Saturday, September 16, 2017

La richesse ne peut être redistribuée

Redistribuer la richesse est un des grands crédos des discours politiques de notre temps. Il ne serait pas « bien » d’être « riche » et de ce fait, au lieu de s’occuper de la police et de notre sécurité comme il est censé le faire, l’état aurait comme nouvelle mission de « redistribuer » cette richesse.

Or cette expression associe deux mots qui sont doublement contradictoires, et c’est un signe des temps que personne ou presque ne fasse remarquer le double oxymore pour contester ce dogme.

Le premier angle est d’ordre moral. Il rappelle que la « richesse » peut venir d’activités diverses, à commencer le plus souvent par des activités parfaitement honnêtes et justes. Tout « riche » n’est pas forcément un malhonnête ou un voleur et à l’inverse, il y a au moins autant si ce n’est plus de « pauvres » que de « riches » qui ont un vol sur la conscience – à commencer par les hommes de l’état, qui sont des receleurs des impôts pris de force à autrui. De plus, redistribuer la richesse, c’est soit redistribuer le produit d’un vol, si on suit la logique social-démocrate, soit un vol imposé à ceux qui ont honnêtement gagné leur fortune. Dans les deux cas, redistribuer est un acte injuste, immoral.

Mais il y a un oxymore plus subtil, cette fois en lien avec la notion même de richesse. Le raisonnement précédent suppose une richesse comme un concept absolu, objectif. Un riche est riche, cela se constate factuellement sur son compte en banque. Rappelons que cette vision des choses, ce souhait de redistribution, nous vient de la « gauche », laquelle reproche allègrement à la « droite », et aux libéraux qu’elle lui associe, d’être par trop matérialiste et obnubilée par l’argent.

Or ne mesurer la richesse que par le compte en banque, quoi de plus matérialiste s’il vous plaît ? Classer les gens entre riches et pauvres, c’est précisément oublier tous ces critères du bonheur que la « gauche » souhaite pourtant imposer au capitalisme et libéralisme qu’elle critique pour cette erreur.

Car la richesse n’est pas absolue, mais relative – on dit qu’elle est subjective, parce que c’est l’individu, chacun de nous, qui seul peut juger ce qui le comble ou pas. Certains sont motivés dans leur vie à chercher à amasser des fortunes, d’autres à créer des toiles, d’autres encore trouvent plus ou moins leur équilibre entre compte en banque, confort et le coût en travail que cela suppose. Cette recherche d’un équilibre personnel conduit chacun à interagir, à échanger avec les autres par le travail, des produits ou des services, en fonction de ce qu’il espère obtenir pour aller vers sa richesse.

La richesse est donc une dynamique, ce n’est pas juste deux classes figées. La richesse au niveau de la collectivité est la manifestation de ce que chacun de nous a choisi de faire, d’acheter, d’abandonner ou de construire. Si on met de côté la malhonnêteté, évoquée plus haut, la distribution de la richesse est donc le reflet à un moment donné de l’aspiration combinée de chacun de nous à son bonheur propre. Parler de sa redistribution, c’est à la fois prétendre savoir mieux que nous ce qui peut faire notre bonheur et ne pas voir que toute redistribution ne peut que détruire la richesse. La destruction résulte de la négation de la subjectivité de la richesse. Tu es riche, ou pauvre parce que moi, état, je l’ai décidé. Redistribuer, c’est imposer une vision matérialiste sous un prétexte anti-matérialiste.

Monday, September 11, 2017

La démocratie n’est-elle pas l’arbre qui cache la forêt de la liberté ?

La démocratie remonte à la Grèce antique, où elle se pratiquait pour et par une « élite ». Elle a beaucoup évolué depuis pour devenir un genre politique vu comme « idéal » dans la plupart des pays actuels, avec la réputation d’être la « moins mauvaise » des organisations sociales pour « régler » les questions de la justice et de l’égalité face au droit. Pourtant, la démocratie moderne n’est pas dépourvue de dysfonctionnements sociaux et économiques, car les problèmes particuliers se voient gérés dans un cadre général, bien plus coûteux et dans lequel l’égalité est confondue avec légalité.

Churchill a osé dire : « La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire ». Comment se fait-il alors que nous soyons encore en démocratie ? Pourquoi n’avons-nous pas analysé cette remarque, qui laisse le futur ouvert, afin de dépasser cette démocratie si problématique ? Probablement parce que beaucoup pensent simplement que la démocratie est un synonyme de liberté, et là est bien leur erreur.

On peut voir les libertariens à la fois comme profondément démocrates et anti-démocrates. Ce paradoxe apparent exprime souvent une confusion quant à la nature de la démocratie face aux exigences de la liberté. Il est évident que les libertariens souhaitent un peuple qui tienne les rennes de sa propre destinée. Est-ce pour autant que les libertariens sont pour l’une ou l’autre des multiples formes de démocratie représentative ? La réponse est cette fois clairement négative, car cette démocratie-là suppose un pouvoir politique parfaitement incompatible avec la liberté.

La démocratie moderne porte en elle deux défauts majeurs face à la liberté. Le principal tient au mécanisme du vote, binaire et sans nuance, qui force d’abord l’individu à choisir entre un nombre limité d’options ou de personnes qu’il n’a en général pas proposées, puis le force à accepter le choix fait par une majorité à laquelle il n’appartient pas forcément, même quand ce choix est radicalement à l’opposé de ce qu’il considère son intérêt propre ou au détriment de sa propriété légitime. On dit que la démocratie constitue ainsi une forme de tyrannie de la majorité envers les minorités.

Le second défaut est plus spécifique des démocraties représentatives. L’idée de voter pour un député ou autre « représentant » ne paraît pas forcément choquante, la vraie vie est pleine de ces situations où l’on délègue un « pouvoir » à un tiers qui a notre confiance. Sauf que le « député », outre d’être choisi par la majorité et non par l’individu, n’a aucun contrat avec le citoyen votant qui l’engagerait à respecter l’intérêt de ses électeurs. Le quotidien de la vie politique regorge d’exemples de « représentants » de tous bords qui, une fois élus, agissent plus dans leur intérêt particulier au lieu de « représenter » ces électeurs naïfs qui ont cru pouvoir faire confiance à un politicien.

La démocratie directe, on pense à la Suisse, est souvent moins contestée par les libéraux. Pourtant, elle demeure un vote, forme de contrainte envers la minorité. Il reste néanmoins une forme de démocratie libérale qu’on oublie souvent : celle qui prend corps à chaque instant sur le marché libre, où le choix de chacun s’exprime pour « voter » pour tel ou tel produit ou service, et ceci sans jamais ni subir ni imposer le « vote » d’autrui pour un produit concurrent. Ce vote est libéral parce qu’il sort du champ du pouvoir et de la politique. La démocratie du win-win est la seule vraie démocratie.

Ainsi, la démocratie n’a rien du mécanisme indispensable au maintien de la liberté que beaucoup mettent en avant. Pour preuve, il y a de par le monde de nombreuses démocraties authentiques qui n’offrent aucune liberté – Cuba et la Corée du Nord viennent à l’esprit. On contestera le caractère « authentique », sans doute. Pour vite se rendre compte que dans bien des pays, la démocratie a été dévoyée de son objectif pour la limiter à ce mécanisme de vote – prétexte – avec laquelle elle se confond. La liberté ne passe donc pas par la démocratie, mais par la réduction du pouvoir politique.

Certes, la démocratie est un concept issu des Lumières, il n’y aurait dès lors pas d’alternative et sa légitimité serait pour toujours établie. Dire si les auteurs des Lumières surent faire la distinction entre fonction décisionnelle et mécanisme de prise de décision (le vote) dépasse le cadre de ce texte. A l’époque, il n’est pas sûr que la pensée économique ait laissé imaginer que le marché libre puisse se substituer systématiquement au vote et au pouvoir, comme le propose les libertariens. Toujours est-il que désormais, la compréhension du droit et du marché libre permet de dire qu’il existe une alternative au vote qui permet une réelle « démocratie opérationnelle », où toutes les décisions, en particulier les fonctions régaliennes, sont confiées au libre marché, où chaque libre transaction exprime un « vote » personnel qui assure la sécurité et le choix de chacun sans jamais nuire à autrui.

Citations
« Tant mieux si la démocratie est en crise. La démocratie est un système immoral. La préoccupation principale des libertariens doit être de réduire le rôle de l’État et d’éliminer les raisons de prendre des décisions collectives, non d’aider la clique de parasites étatiques à consolider son pouvoir sous prétexte de mieux refléter la volonté collective. » -- Martin Masse, in « La Démocratie contre la Liberté »

« Ce qui importe n’est pas la nature du gouvernement, mais les limites de son pouvoir. Un empereur de droit divin, qui respecte la sécurité des personnes et des biens et leurs initiatives, assure mieux la paix et la justice qu’une majorité élue, raciste et rapace. » -- Christian Michel, in « Pourquoi je ne suis pas démocrate »

« La plus triste des vies est celle d’un aspirant politique en démocratie. Son échec est ignominieux et son succès est honteux. » -- Henry Louis Mencken

Pour aller plus loin, le livre de Frank Karsten « Dépasser la démocratie » passe en revue une série de treize mythes dont la démocratie souffre. Il montre, point par point, combien démocratie et Liberté sont incompatibles et conteste cette relation évidente qu’on nous sert régulièrement en pré-pensé. Voir http://francais.beyonddemocracy.net/

Monday, September 4, 2017

La cybersécurité pousse-t-elle vers une carte d’identité numérique ?

Ce billet est le troisième d’une série de quatre prévus autour du thème de l’identité dans la société numérique. Il aborde le lien sécuritaire entre identité numérique et cybersécurité.

L’article précédent a fait le lien entre un état trop gros pour connaître ses citoyens et l’émergence de papiers d’identité comme conséquence. On peut illustrer ce phénomène, qui ne fait que s’amplifier, en rappelant l’échange type avec un policier qui vous arrête pour excès supposé de vitesse : il vous demande vos papiers, comme si votre acte ne suffisait pas à sa tâche ou comme si votre identité officielle pouvait changer sa décision – qui devrait pourtant ne dépendre en rien de votre identité.

C’est quand il prend la casquette de la « justice » que le policier justifie la demande d’identité, car il faut pouvoir gérer le « dossier » du « justiciable » et son historique. On entre dans la procédure judiciaire et la bureaucratie, où il y a besoin de rompre l’anonymat de l’acte lui-même pour faire le lien entre une procédure et un individu numéro vu comme citoyen justiciable. On retrouve bien sûr ce type de motivation bureaucratique dans la société numérique, comme on va le voir.

Sur le Net, tout se passe dans la virtualité. L’explosion de l’économie s’accompagne d’une explosion de malveillance, sinon réellement de « cyber criminalité » – car il reste encore difficile de mener des meurtres par Internet, même s’il est vrai que cela devient de plus en plus possible et plausible. Cette « malveillance » fait bien sûr l’objet d’investigations, de recherche des acteurs, pour d’une part les faire cesser, mais aussi pour décider in fine de leur culpabilité et des poursuites éventuelles.

Or le domaine de la sanction judiciaire est un domaine bien réel, celui des citoyens et de leur identité accordée et formalisée par l’état. Le policier et le juge du monde virtuel ont de plus en plus besoin de faire le lien entre cette identité et la ou les multiples visages virtuels qu’il est possible de prendre dans le monde numérique. Le numérique connaît ce paradoxe où il serait possible d’être un criminel du virtuel, mais où la sanction ne saurait par contre pas s’y virtualiser.

Ce besoin identitaire bureaucratique est de plus en train de s’accroître du fait de l’accélération de la menace « cyber ». Les « attaques » sur Internet n’ont rien de nouveau, elles se produisent depuis que les premiers « virus » ont vu le jour dans les années 80 et 90. Jusque dans les années 2000, le « cyber crime » payant peu et faisant peu de dégâts, les polices n’étaient que très peu actives dans le domaine – du fait aussi de leur faible formation et compétences techniques de l’époque. Mais l’ampleur et la fréquence des malveillances allant explosant, et la pression des entreprises et organisation victimes poussant de même, il n’a plus été possible d’ignorer le sujet. Désormais, les états se préoccupent de la menace et beaucoup ont mis en place des « agences » pour protéger, défendre et poursuivre les acteurs fugaces agissant souvent hors des domaines réglementés.

On commence à voir des cartes d’identité avec une puce intégrée, comme c’est le cas en Belgique, et bien d’autres projets sont à l’étude. La motivation première consiste à pouvoir signer des actes et des transactions de manière électronique avec un degré de confiance et de sécurité technique qui conviennent aux administrations. Mais de là à imaginer que demain il devienne obligatoire de s’authentifier, c’est-à-dire attester de son identité réelle, avec de telles cartes d’identité numérique dans tous les actes de notre vie sur Internet, il y a qu’un pas que beaucoup envisagent pour demain.

Dans un tel monde, non seulement nous auront perdu toute virtualité, mais notre liberté d’action sera bien moindre que dans le monde réel devenu perdu et oublié, car il sera possible pour la machine étatique de suivre et connaître le moindre de nos faits et gestes. Face à cette crainte, j’ai longtemps cru moi-même que seuls ceux qui avaient quelque chose à se reprocher méritaient de s’inquiéter. Depuis, j’ai compris que tout le monde a potentiellement quelque chose à se reprocher quand les lois sont faites de manière arbitraire et hors de tout objectif de respect de notre liberté.

Friday, September 1, 2017

Travail par ordonnance

Ainsi donc, Macron fait parler de lui par un texte qui ose donner un léger coup de rabot au code du travail. Le projet aura fait beaucoup de bruit, c’est le but premier, et la teneur du texte sera l’objet de nombreuses critiques sur le détail des mesures ou mesurettes. Ce n’est pas ce que j’en retiendrai. Ce qui m’interpelle, c’est le fait même de passer par une – des – ordonnances.

Après sa large victoire, le président a réussi à la doubler par une marée de novices à sa bannière arrivés au Palais Bourbon, donnant ainsi la majorité à son gouvernement. On me dira qu’il reste le Sénat, mais avec celui-ci à droite, où est l’obstacle quand il s’agit de faire dans le libéral ? A moins bien sûr que la Droite du Sénat ne soit pas (vue comme) libérale, mais qui imaginerait une telle ironie ?

La question simple consiste alors à se demander pourquoi passer par le mécanisme de l’ordonnance, qui court-circuite toutes les institutions et les procédures habituelles, quand on a la majorité de l’assemblée à sa botte. Est-ce à dire que le gouvernement n’a pas confiance en ses députés pour voter une loi selon la procédure classique ? Ou pourrait-il y avoir d’autres raisons à cette manœuvre ? De plus, cette question amène celle de la portée de cette stratégie : le gouvernement par ordonnance se limitera-t-il au travail ?

Macron nous explique il y a quelques jours que le pays n’est pas réformable, mais juste après utilise un mécanisme de passage en force pour montrer qu’il arrive malgré tout à pousser une réformette. Comment voire en tout ce bruit plus de la posture qu’une réelle volonté de « marcher » de l’avant ?

Parler du besoin de réforme de la France, c’est constater l’immense besoin de libéraliser et de dérigidifier, d’éliminer le carcan de nos 69 codes, dont bien sûr celui du travail. Mais une fois ce constat fait, et une fois choisie l’option musclée de l’ordonnance, pourquoi limiter son ambition ? On se donne les moyens de faire la réforme, mais on accouche d’une souris. Forcément, il n’y a rien de moins réformable que ce qu’on ne tente jamais de réformer.

Une véritable ordonnance sur le travail aurait été utile si elle avait largement étêté l’Hydre du code du travail et son système tentaculaire qui englue tout énergie. On aurait pu rêver d’une abolition pure et simple du code dans son ensemble, du moins de son caractère légal et obligatoire. Imaginez un pays ou simplement le SMIC ne serait plus obligatoire, les 35 heures non plus, le chômage idem.

Voilà qui serait pertinent, à la hauteur des enjeux, et sans doute le signe d’un libéral plus évident. On se prendrait alors à rêver d’une série de 69 ordonnances, une pour chacun des codes inutiles qui seraient ainsi rendus au rang d’accidents de l’histoire. Voilà qui serait un travail d’ordonnance utile.

Mais serait aussi source d’inquiétude pour la liberté, car cela nous confirmerait la fragilité de notre système faussement démocratique, où comme dans une monarchie pourtant guillotinée, un parvenu est en mesure de faire le bien comme le mal, à sa guise et selon son humeur : il ne nous reste dans ce système que l’espoir qu’il sera inspiré et motivé pour nous « ordonner le bien » ou la liberté, au lieu de nous enfoncer un peu plus vers le gouffre comme le firent ses prédécesseurs. Pas la peine de donner des leçons de « démocratie » quand on concentre à ce point le pouvoir et l’arbitraire.

Wednesday, August 23, 2017

Le « sacrifice inutile » de Hollande », fruit des journalistes inutiles

Nous avons atteint hier soir un sommet dans le ridicule journalistique, déjà bien avancé pourtant. Les médias télévisés autorisés avaient il faut croire si peu à dire qu’ils ont sauté sur l’occasion que le simple citoyen François Hollande leur offrait de parler pour ne rien dire en relayant sa petite phrase sur le « sacrifice inutile » des Français – la phrase prononcée étant en plus maladroitement ambiguë et laissant imaginer que ce puissent être les Français qui seraient les « inutiles »…

Il faut dire qu’il est clair que tout va tellement bien en ce pays qu’il n’y a rien à en dire qui aurait pu avoir plus d’importance que cette phrase inutile, c’est bien évident. Aucune information sur le chômage, le terrorisme, la baisse du pays dans le classement économique mondial, rien de tout cela ni tant d’autres sujets ne pouvait clairement prendre la place d’une petite phrase d’un incompétent.

Cela reflète évidemment le choix fait par le chef de rédaction de la ou des télévisions incriminées. On aurait pu rêver que ce responsable opte en effet plutôt pour un reportage, même rapide, sur un des sujets concernant réellement son auditoire en lieu et place de cette triste bouffonnerie. A cet égard, une analyse rapide pourrait conclure à une incompétence dudit chef de rédaction. Il n’en est rien.

Mettons-nous un instant à sa place. Un reportage de fond coûte cher : il faut financer un journaliste, voire toute une équipe pendant plusieurs jours au moins, faire une synthèse après moult réflexions, préparer des textes, monter les coupes, etc. De plus, la valeur est incertaine, le journaleux n’est jamais vraiment sûr que son sujet intéressera assez de monde pour que les retours publicitaires ou du moins la hausse de réputation remboursent cet investissement parfois conséquent.

Par contre, si Hollande ou autre « célébrité » quelconque appelle pour un vague discours, il suffit d’envoyer un porte-micro et un caméraman et hop, le tour est joué. Pas besoin de beaucoup d’argent et comme le « buzz » est pratiquement assuré tout de suite, le calcul est vite fait.

Bien sûr, un tel raisonnement est court-termiste et ne peut pas mener un tel journalisme bien loin, comme on le voit de plus en plus ces dernières années. Mais est-ce à dire que ce phénomène est intrinsèque au métier de journaliste ? Heureusement, non, il ne l’est pas. Il est lié au statut que le pouvoir politique et étatique veille bien à donner à ce simulacre dans nos démocraties sociales.

Car le journaliste n’est pas toujours mauvais, en conditions normales, il cherche à être pertinent car son métier et sa valeur envers ses lecteurs ou auditoire reposent précisément sur sa capacité à apporter une information ayant un intérêt, une connaissance, un éclairage. Alors pourquoi cela n’est-il presque plus jamais le cas de nos jours et du moins en cette circonstance minable ?

Dans le cas de la télévision et des chaînes dites d’information, l’absence de liberté d’accès aux ondes crée une quasi absence de concurrence qui nuit à la qualité des reportages. Quand XFM n’a personne en face – sauf une autre chaîne sur le même format qui n’est là que pour faire croire au libre accès aux ondes, il est évident que peu à peu, rien ne les poussant à la pertinence, le chef de rédaction a tous les motifs pour aller de plus en plus au plus facile, à ce qui coûte le moins.

Alors, dans un pays qui se veut de la liberté d’expression, à quand la fin des subventions à la presse, les niches fiscales des journalistes et la liberté d’imprimer et d’accéder aux ondes ?

Saturday, July 22, 2017

Brevets : Les idées sont-elles objets de propriété devant être protégés ?

Notre société post-industrielle repose de plus en plus sur l’immatériel. Les brevets sont un de ces mécanismes mis en place il n’y a que quelques décennies avec l’objectif affiché de protéger la copie d’innovations techniques et de permettre aux inventeurs de profiter de leurs créations. Mais de nos jours on constate que le concept est très dévoyé. Le brevet est utilisé autant pour défendre une idée que pour empêcher la concurrence d’innover de manière concurrentielle et légitime. Au-delà, on s’aperçoit que le concept même de propriété intellectuelle, récent, est vide de sens et de légitimité.

La chose est en fait assez simple. La propriété est un mécanisme juridique destiné à servir de base au règlement du principal conflit inhérent à la vie sociale, celui de l’accès aux ressources matérielles. La propriété donne une base de légitimité universellement reconnue, ce qui permet de trancher entre deux personnes qui revendiqueraient un même terrain ou un même pain, au profit du propriétaire.

Par contre, le domaine des idées et de la création intellectuelle en général ne présente pas ce conflit inhérent. Ce n’est pas parce qu’on partage une idée qu’on en est dépossédé. Il n’y a pas de conflit et donc il n’y a pas lieu de protéger qui que ce soit. Mieux, une idée n’a d’intérêt social que si partagée.

Certains utilitaristes avancent que sans brevet ou autre, les inventeurs ne pourraient pas profiter de leurs innovations et que la copie trop facile pose le risque de la dissuasion à innover. Il n’y a là qu’un signe de courte vue, car il y a bien d’autres façons de valoriser ses idées que celles de notre société.

Bien des contradicteurs avancent que sans brevet, aucune invention moderne ne pourrait être rentabilisée, ce qui découragerait l’innovation, dans ce monde complexe. Or dans le cas général, deux inventeurs n’ont pas le même talent pour profiter de leur invention. L’inventeur du disque vinyle par exemple, s’il veut profiter au mieux du potentiel de son invention sur le marché, doit non seulement être inventeur, mais aussi industriel, promoteur et disposer d’un vaste carnet de contacts auprès des artistes. A l’inverse, le boulanger qui crée un pain aux fleurs de courgettes peut très bien se satisfaire de sa clientèle et vendre son idée à un minotier qui en fera un pain industriel original.

En fait, il existe bien des moyens d’exploiter une idée, et le meilleur moyen dépend de la volonté et de la capacité de l’inventeur. De plus, toute invention ou innovation n’a pas forcément vocation à devenir industrielle. A l’inverse, les industriels, tel Coca Cola et sa recette, disposent de bien des mécanismes pour protéger leur savoir-faire. C’est en réalité une question de stratégie commerciale. Selon que le projet de l’inventeur sera plus ou moins industriel, selon qu’il choisira de s’associer avec des partenaires – distributeurs – il n’aura pas besoin de se protéger de la même manière.

Autre piste, certains nationalistes pensent qu’il faut protéger notre savoir-faire vis-à-vis des pays à faible coût de main d’œuvre. C’est là un réflexe protectionniste dont toutes les bonnes théories économiques montrent qu’il va à l’inverse des intérêts des peuples des deux pays concernés. La meilleure façon de protéger un savoir-faire, c’est de le rendre indispensable auprès du marché mondial en développant la demande et en gardant continuellement la longueur d’avance initiale.

Par ailleurs, une thèse un peu naïve prétend que sans possibilité de brevet, beaucoup de laboratoires ne pourraient exister ou survivre. Or on pourrait inverser l’argument. Pourquoi créer un laboratoire (de recherche) si c’est pour craindre de partager ce qu’on y trouve ? Pour que l’automobile connaisse le succès, il a bien fallut accepter d’en partager le concept avec le marché mondial. De même avec tout produit, ce n’est qu’en acceptant de mettre une partie dans le domaine public – mais pas d’autres – qu’on peut transformer une idée en profits substantiels. Mais il n’y a là rien de nouveau, cela se passe ainsi depuis que le monde est monde. Pourquoi des brevets pour ce simple prétexte ?

Pourtant, disent d’autres critiques du monde libéral, même Ayn Rand, libertarienne peu discutable, était en faveur de la protection de la création, fruit de l’effort mental du créateur. Certes. Mais Ayn Rand fut tout sauf une économiste et son opinion souffre souvent d’une analyse limitée dans ce domaine et précisément à propos de la propriété intellectuelle. Son point de vue confond création et distribution de la création. Le talent qui permet de produire une idée ne peut en général pas se passer d’autres talents pour en tirer les fruits. Ce n’est pas juste une création qui fait la richesse légitime, mais la capacité à combiner cette création avec bien d’autres talents pour que le marché achète et rémunère. L’oubli du besoin de cette combinaison fait le talon d’Achilles des brevets.

Citations
« Il n’est tout simplement pas vrai que nous ayons un droit quelconque à ne pas être copiés ; le seul droit légitime que nous possédions est celui de faire tout ce que nous pouvons faire pour empêcher les autres de s’approprier la valeur de notre invention (ou création) en utilisant les ressources qui sont légitimement les nôtres, sans porter atteinte à leurs propres droits. » -- Henri Lepage

« L’exclusivité [du brevet] viole le droit naturel d’un individu de découvrir et exploiter les fruits de son travail ou de son intelligence ou d’imiter quelqu’un d’autre. Cet acte d’un concurrent ne prive pas l’inventeur des fruits de son travail, il le prive de gains à l’échange exactement comme un concurrent peut le faire dans n’importe quelle activité. » -- Bertrand Lemennicier

Quelques problèmes sociaux aujourd’hui et demain liés à une pièce d’identité

Ce billet est le second d’une série de quatre prévus autour du thème de l’identité dans la société numérique. Il s’intéresse aux travers de la mise en place d’une carte d’identité par l’état.

On a vu dans le billet précédent que dans la vie courante, il n’y a pas besoin de carte d’identité. Celle-ci résulte de l’éloignement, de la distance mise entre l’individu et l’administration qui ne le connaît pas, ou plus plutôt, alors même que ce serait plus logiquement à elle de se faire reconnaître.

Parmi les phénomènes sociaux aberrants récents liés à l’identité officielle, les « Sans papiers » sont probablement encore dans les mémoires. Voilà des migrants qui ont volontairement détruits – ou caché – leurs pièces d’identité pour espérer profiter d’un « vide juridique » des textes obscurs établissant le « social » en ce pays, et ainsi bénéficier d’une manne et d’une légalité. Ce n’est bien sûr pas leur démarche qui choque – elle est rationnelle – mais l’idée même qu’un législateur inique ait pu donner un statut particulier à des individus selon leur capacité ou pas à produire une « identité ».

C’est d’ailleurs là tout le problème de ce concept. Imaginez, cher « compatriotes », que les circonstances – une inondation, un incendie – devaient détruire vos « papiers ». Alors même que votre situation serait des plus critiques, vous ne pourriez plus bénéficier des « services publics » ni de tous ces machins rendus obligatoires pour la seule raison de votre incapacité à prouver qui vous êtes. Paradoxe où je te reconnais d’un côté, mais je me défie de toi quand je t’oblige à venir à moi.

Dans une société de carte d’identité, la règle de base est à la défiance, il faut prouver qui ont est. Cette logique est absurde et incohérente : suis-je en droit de contester le paiement de mes impôts sur la seule base de la remise en cause de l’identité de mon percepteur ? Après tout, pourquoi payer le fisc quand on n’est même pas sûr que l’argent soit bien reçu par ce gouvernement qui le réclame ?

Un autre problème de fond de l’identité étatique tient à son lien avec la nationalité. S’il ne s’agissait que d’un mécanisme, une sorte de service pour attester de l’identité de Paul ou de Jacques, cela pourrait s’avérer utile dans un monde ouvert où les distances se gomment – on y reviendra. Mais la carte d’identité est aussi une carte de nationalité, comme le passeport. Elle est accordée non pas à qui la demande contre paiement, mais à ceux que l’état français reconnaît parmi ses ouailles.

Ce mécanisme crée alors un phénomène de banalisation, d’égalitarisme et de collectivisation. L’individu bien qu’identifié et reconnu pour lui-même, se trouve en même temps dépersonnifié par l’assimilation que lui impose une nationalité identique à celle de personnes dans lesquelles il ne se reconnaît pas forcément. « Je suis aussi Français que vous » est une phrase souvent entendue, qui illustre le nivellement implicite que cette forme d’identité porte en elle. Je ne suis pas reconnu pour qui je suis, mais pour mon appartenance fortuite et imposée à une abstraction qui m’assimile à d’autres individus, certainement respectables, mais avec lesquels je n’ai pas grand-chose à voir.

Au-delà de ce tour d’horizon très rapide, une des questions brûlantes tient à l’évolution de cette « identité nationale » alors que tout se numérise : que vaut la carte d’identité sur Internet ? Pas grand-chose si on considère le support matériel, impropre pour cet environnement. Mais on peut imaginer, comme certains pays y travaillent voire tentent des approches, qu’une carte à puce ou autre permette de franchir la barrière du numérique. Que faire alors d’une telle identité ?

On se rend compte tout de suite qu’elle se trouve en concurrence avec toutes les autres formes d’identité qu’on trouve sur le Net – à commencer par votre compte Facebook ou Google. Et qu’elle n’est guère reconnue que par les mêmes institutions nationales que dans la vraie vie : l’état péruvien a peu de chance de reconnaître mon identité comme français. On comprend donc vite que l’absence de nationalité sur le Net conduit au besoin d’une identité qui soit reconnue ou reconnaissable sans la moindre prise en compte des identités nationales, vides de pertinence.

On commence à voir pointer des services privés d’identité numérique. La compétition se fait en ce moment sur deux axes. Certains comme Google jouent sur le caractère universel de l’identité, sa capacité à être reconnue et techniquement compatible avec l’immense majorité des sites web. D’autres proposent de vous offrir une identité numérique avec plus ou moins « d’assurance », c’est-à-dire de preuve plus ou moins forte qu’il s’agit bien de vous. Cela est utile par exemple lors de transactions commerciales sur Internet impliquant des montants spécialement importants.

C’est la beauté du marché que de progressivement faire émerger une identité qui revienne à l’origine du besoin social, tel qu’abordé dans le billet précédent. On peut parier que l’identité numérique – nos identités numériques – sera ainsi affranchie de sa part d’étatisme – lourdeur, arbitraire, défiance – et finira par remplacer nos cartes et passeports à un horizon bien plus court qu’on l’imagine.