Friday, February 2, 2018

Label Bastiat - Motivations

Le Label Bastiat propose de récompenser, du moins de faire la promotion, de toute organisation ou projet qui pour ses fonds ne fait en aucune manière appel à, ni n’accepte de recevoir de subvention, c’est-à-dire des sommes qui viennent d’impôts ou taxes prélevés par quelque structure étatique ou gouvernementale, local ou nationale. Le Label Bastiat fait la promotion du capitalisme le plus pur.

Dans notre société, cette position radicale peut être vue comme extrême ou illusoire, tant l’appel à l’aide par la subvention est entré dans les mœurs et se retrouve partout, notamment au sein des structures associatives de nos villes et villages. Hélas, il y a probablement peu d’entités qui peuvent se prévaloir du Label Bastiat, et c’est précisément notre motivation à le créer, et ainsi reconnaître et valoriser ces rares marques de courage et d’intégrité sociale que sont les entreprises qui s’assument.

Nous proposons ici d’apporter les principes politiques et économiques qui fondent la pertinence sociale du Label Bastiat, puis de répondre à diverses objections reçues ou anticipées quant à son bien-fondé. Il ne s’agit par contre pas de répondre ici aux questions pouvant se poser quant aux modalités pratiques de demande ou d’attribution du Label Bastiat, thématique traitée par ailleurs.

Ni de droite ni de gauche, le point de départ de notre réflexion prend racine dans deux valeurs humaines et sociales fondamentales : l’intégrité, qui s’exprime par exemple par l’honnêteté, et la moralité, allant de pair avec confiance et cohérence. Quel lien avec les subventions ? Le lien se fait via le rôle social de l’impôt et de l’entreprise. La vie sociale est morale lorsque libérée de l’impôt.

Posons un regard froid sur l’impôt, ou sur les taxes, qui n’en sont qu’une variante. Pour bien préciser, peu importe quel impôt, nous nous intéressons à toute forme de « prélèvement obligatoire », quelle qu’en soit la motivation, la source, le montant, les modalités ou les contribuables touchés. Ce que nous regardons, c’est le concept même de l’impôt, son principe. Principe que nous contestons.

Car un « prélèvement obligatoire » n’est pas un don, ni un cadeau, ni un prélèvement accepté ou accordé. S’il est obligatoire, c’est qu’il n’est pas consenti explicitement, il est au mieux subi. On se rend compte alors qu’il n’y a aucune différence avec un vol : chaque fois que je gagne tant, ou que j’achète pour tel montant, on me dérobe d’une fraction, souvent importante. Il est évident que si je pouvais garder cette fraction, comme tout le monde, comme vous, je le ferais. Nous ne disons rien par habitude et par résignation, mais cela ne change rien à la nature de l’impôt, identique à un vol.

L’état, sous ses multiples formes, ministère des finances ou collectivité locale, nous dérobe ainsi en permanence de sommes folles, colossales. Un ordre de grandeur est donné par la combinaison de quelques impôts classiques pour un individu moyen : pour 100 euros payés pour un salarié, 25% sont pris au titre des charges, 20% au titre du brut, 30% sont pris sur le revenu, puis 20% par la TVA. Nous tombons à moins de 35%, soit plus de 65% de dérobés, et cela sans compter les taxes sur l’essence ni celles sur le logement.

Donc toute forme de subvention vient des sommes ainsi prélevées sur chacun de nous, selon notre performance dans le grand jeu de la fuite fiscale que nous pratiquons tous, absolument tous. Toute forme de subvention est donc du blanchiment de recel, au sens strict, puisque tout impôt est vol. La première motivation du Label Bastiat consiste donc à contester et à rejeter cette forme de recel.

Beaucoup opposerons sans doute que la réalité sociale n’est pas aussi binaire, et notamment que l’impôt se justifierait par la « redistribution des richesses » qu’il permet d’opérer. En fait, dans le cas des subventions, nous contestons cet argument par l’exigence de l’entrepreneuriat. Explication.

Les organisations qui peuvent potentiellement bénéficier du Label Bastiat sont le plus souvent de trois types. On trouve des associations, des entreprises en puissance ou des projets ponctuels.

Les associations locales peuvent avoir bien des finalités, on pense typiquement aux clubs sportifs locaux et aux membres pratiquant divers loisirs sur leur commune. Il y a aussi des associations au niveau national, en général plus thématiques et moins centrées autour de l’activité locale. Dans le domaine sportif on y retrouve les fédérations, par exemple, comme on trouve des associations de victimes de maladies, de catastrophes, ou de personnes s’intéressant à l’archéologie, à l’astronomie.

Pour revenir sur la « redistribution », il est clair que l’argument n’est pas valable pour cette première catégorie. Rien dans ces associations n’est lié à des catégories sociales qui pourraient prétendre à une pauvreté ou autre « injustice » quelconque. Faire du sport, s’intéresser à une activité ou à un sujet n’est en rien une marque de richesse ou de pauvreté, ni de faiblesse ou quoi que ce soit. A supposer que la « redistribution » puisse être un argument, il ne s’applique pas à ces associations.

De plus, toute subvention apportée aux clubs sportifs ou équivalents constitue une claire forme de distorsion de la saine concurrence qui doit exister entre les activités et les organisations. Elle vient faire entrave aux clubs qui par principe ne voudraient voire n’auraient pas même idée de recourir à la subvention. Les subventions d’activités obligent les gens à les financer contre leur gré et leur choix.

Parmi les « associations thématiques », nombreuses sont celles qui œuvrent à la promotion de plus ou moins « belles causes ». On pense à toutes celles en faveur de l’environnement, de la liberté d’expression ou celles encore qui s’engagent pour la liberté individuelle. Les causes pouvant ainsi se revendiquer « humanitaires » sont infinies en nombre et il n’est simplement pas possible de les financer toutes. Mais il n’est pas non plus moral d’en financer ne serait-ce qu’une seule : comment peut-on justifier prélever des impôts à des gens pour financer en leur nom des causes auxquelles ils se pourrait bien qu’ils soient profondément opposés ? Et à l’inverse, on peut imaginer que les gens qui ont certaines causes à cœur auront l’initiative de venir spontanément leur faire des dons. Ne pas donner, c’est le signe d’un désintérêt pour une cause. Dès lors, aucune cause ne peut profiter des fonds venant des impôts sans se mettre aussitôt en conflit moral avec la majorité des contribuables.

Et les victimes de maladies direz-vous ? En effet, beaucoup de familles et autres victimes ou parents de victimes de maladies rares ou mal connues s’organisent en associations. Elles ont le plus souvent pour objet de venir en soutien aux malades et familles et de s’entre-aider, d’œuvrer pour que leur maladie soit mieux connue et reconnue, éventuellement aider la recherche, etc. On est ici dans le domaine traditionnel de la charité spontanée et même si ce type de cause peut sembler de plus grande importance sociale, il demeurerait arbitraire de décider de les subventionner au titre de la « redistribution » plus que les associations sportives, par exemple. Si c’était si simple, on verrait alors vite fleurir une foule de maladies que la pratique de la pétanque permettrait soi-disant de soigner.

Le cas de la recherche peut sembler encore plus sensible, l’exemple extrême étant probablement celui du financement de la recherche contre le cancer – mais il y en a tant d’autres. Dans ce domaine, c’est l’arbitraire de la préférence de financement qui fait question. On est face à un dilemme : il y a tant de maladies encore inconnues, et plus on cherche plus on en trouve, il n’est pas possible de toutes les financer, les budgets issus des impôts ne sont jamais infinis. Et si certaines font l’objet de subsides, comment les choisir – et éliminer les autres – sans tomber dans l’injustice ? Non, il ne suffit pas de prendre les 10 maladies les plus mortelles à un moment donné, car les sommes dépensées pourraient peut-être être plus efficaces pour la recherche envers des maladies plus simples à soigner. La liste des critères est sans limite ni absolu et il n’est jamais possible de justifier ces décisions.

En fait, que ce soit pour les associations sportives ou locales, les associations thématiques ou des sujets plus sensibles comme le financement de la recherche, il n’y a que deux options : toutes les subventionner, avec les mêmes sommes, ou n’en subventionner aucune. Car il n’est simplement pas possible de trouver un argumentaire froid et rationnel, non arbitraire, qui permette de justifier de ne privilégier que certaines finalités et pas d’autres. En refusant toute forme de subvention, nous renvoyons la tâche de trouver des financements aux associations elles-mêmes. Outre de ne voler personne, cela à l’immense avantage de laisser chacun donner par charité aux causes qui lui sont les plus chères et donc de faire à son niveau ce choix que personne ne peut prétendre faire à sa place.

Beaucoup d’autres organisations aujourd’hui subventionnées, associatives ou pas, se forment autour d’un projet, dont les finalités varient à l’infini. On pourrait prendre comme exemple le projet du Label Bastiat lui-même, mais on en rencontre bien d’autres : les associations œuvrant en faveur de la reconnaissance du génocide arménien. Toutes ces initiatives et organisations sont soit transitoires, avec un objectif limité dans le temps, souvent associé à un événement historique ou à une décision, comme pour le génocide, soit ont un objectif de plus long terme. Dans le cas qu’on dira du génocide, on revient en fait à des associations thématiques comme plus haut. Dans le dernier cas, disons celui du Label, ce sont en fait des entreprises déguisées, et il n’y a aucune raison valable de leur accorder des crédits d’une manière différente de la recherche de crédits financiers.

En effet, comme pour une entreprise normale, si une « association entreprise » est vraiment utile, si son projet à un sens et correspond à un besoin et une attente, cela doit s’exprimer par un certain nombre d’individus qu’elle saura motiver pour en faire des membres ou des clients prêts à payer ses services ou à investir dans son projet. A l’inverse, subventionner une entreprise ou un projet qui ne trouve autrement aucun écho sur le marché, c’est gaspiller l’argent public pour une fausse cause.

En conclusion, il n’existe aucun cas où le financement des « associations » par la subvention publique n’est justifiable devant la morale et les valeurs qui pourtant servent souvent de prétextes à ces fonds arbitrairement dilapidés à des profits incertains – et dont les sommes s’expriment en milliards. Selon une formule proposée par un autre, le Label Bastiat se pose comme un filtre entre associations à but non lucratif et associations lucratives sans but.

Friday, January 26, 2018

Renseignement vs Cybersécurité

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

La semaine dernière, le ministre de l’Intérieur répondait au journaliste des 4 Vérités concernant sa loi sur le renseignement. Le ministre se posait comme sûr de lui, sûr de son fait et de son texte, invitant les détracteurs à le lire et se convaincre de sa pertinence, du juste équilibre entre liberté et sécurité.

Notamment, il a plusieurs fois insisté sur le contrôle procédural intégré, c’est-à-dire sur la vigilance assurée par les diverses autorités prévues pour certes éviter les abus et la menace de Big Brother.

Je n’ai pas lu son texte et ne le lirai pas. Ce que j’en ai entendu me suffit à être certain que ce texte – qui vise notamment à une plus grande mise sur écoute de l’internet – n’est qu’une vile farce.

Si on prend l’incident TV5 pour illustration, il est facile de montrer que la solution ne viendra que d’une plus grande liberté, pas d’une loi de surveillance. D’abord, techniquement, TV5 est un incident technique. Il a été rendu possible parce que l’entreprise avait fait des choix risqués en laissant béantes trop de failles dans ses systèmes. Vue la gifle prise, on peut penser que la direction va adopter les mesures qui s’imposent. Ou pas. C’est sa liberté que de faire ce choix.

Ensuite, toute entreprise ferait appel à la police dans un tel cas, ou à une justice adaptée. Mais dans ce monde sans frontière, rien de tout cela n’existe. On peut affirmer que l’existence des états territoriaux au monopole de la force a été et reste un frein au développement d’une justice du Net.

Quoi qu’il en soit, les vandales se voulaient porteur d’un message. N’oublions jamais la liberté d’expression. Ici elle a conduit à des actes qui doivent être jugés de par leur vandalisme. Mais les idées qui sont derrière n’ont rien à faire dans une telle procédure, de même qu’elles n’ont rien à faire dans les attendus d’un texte de loi quelconque. Une idée ne se combat pas sur le terrain physique, mais sur le terrain des idées. Soit elle est fausse et on l’explique. Soit elle relève de fausses croyances et ces croyances doivent être décrédibilisées comme telles. Par l’explication, pas la loi.

Le ministre veut mous rassurer par les contrôles prévus par son texte. Mais pourquoi faudrait-il des contrôles si le texte ne présentait aucun risque pour la liberté ? Et en quoi le contrôle par une autorité plutôt qu’une autre changerait le risque de voir ces personnes abuser de leur pouvoir ?

La cybersécurité ne change rien aux principes de la liberté d’expression. L’état doit s’en tenir loin.

Nouvelle crise de la vache Foll

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

La crise des éleveurs bovins est l’occasion d’observer en plein jour une multitude de fausses croyances et de dysfonctionnements profonds de ce pays qui fut pourtant celui des Lumières. Juste pour donner une idée, que ce soit le protectionnisme, le non-respect du droit, la politique agricole, l’endettement, le rôle du marché, celui de la distribution ou la protection du territoire, aucun de ces thèmes gravitant autour de la crise de ces derniers jours n’est l’objet d’une position saine de la part des politiciens et autres gouvernants. Et c’est bien parce que tout est géré en dépit du bon sens qu’on en arrive à ces soulèvements à répétitions qu’on observe depuis des années chez les paysans.

Donnons juste un exemple de la mauvaise foi politique. Dans LeFigaro, Périco Légasse demande : « Comment un éleveur peut-il accepter de vendre sa viande 3,98€ et de la retrouver à 14,50€ sur les étals des grandes surfaces? Qui se goinfre au passage? ». Il vise bien sûr la grande distribution.  Mais c’est oublier la part qui dans une telle somme tombe en réalité dans les poches de l’état, qui se garde bien de proposer de baisser son appétit et préfère appeler à l’effort des consommateurs.

Sur 14,50€, il y a déjà 2,90 de TVA, restent 7,62€. En imaginant que la distribution prenne 15% de marge, ce qui est bien plus qu’en réalité, il reste 6,48€ de coûts, dont les salaires forment la plus grosse part, disons 6€. Quand on se rappelle que 50% des salaires finit en taxes et cotisations, on arrive au total à environ 6€, soit 40% du prix, qui sont dus à l’ogre étatique. On se trompe de cible.

Mais ce qui est le plus grave dans cette crise, c’est l’infantilisation de la société dont elle témoigne. Tout d’abord, à force d’interventions répétées, on a mis depuis des années les agriculteurs en situation de dépendance. Mais inversement, ceux-ci ne savent plus se prendre par la main, assumer leur destin et leur situation et au moindre pépin, ils bloquent sans vergogne leurs concitoyens.

Il est profondément choquant que le pouvoir réagisse à la moindre once de chantage de telle ou telle catégorie socio-professionnelle. Mais il est tout autant scandaleux que ces mêmes catégories socio-professionnelles prennent le pays en otage pour le moindre bobo, tels des ados n’affrontant pas leurs propres erreurs. Car il faut le dire, les éleveurs se sont mis tous seuls dans cette situation.

Ils nous disent lors des reportages qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils ne peuvent pas faire autrement que de saccager pour être écoutés. Cela est bien sûr absolument faux, ils ont le choix d’assumer. Qui peut être assez sot pour s’endetter à vie pour monter une exploitation dans un domaine où par nature même aucun revenu ne peut être garanti ? S’endetter pour acheter 1 ou 2 vaches, d’accord, le risque est limité. Mais s’endetter pour en acheter 20, 30 ou 50, il faut être inconscient, prêts d’état ou pas.

Se faire entendre ? Depuis quand le rôle de l’état est-il de venir à l’aide des entrepreneurs qui ne savent pas prendre les bonnes décisions ?

Cybersécurité : Une affaire de liberté

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

La cybersécurité est un sujet passé du petit milieu des experts aux gros titres de la presse en quelques mois, grâce à une avalanche d’accidents qui commence à attirer l’attention de tous – on pense à TV5 ou au Canard Enchaîné il y a peu, parmi tant d’autres.

Il y a de nombreux liens entre cybersécurité et liberté ; ce premier texte se propose de recadrer le sujet, d’en rappeler les fondamentaux, les principes, avant que les prochains papiers détaillent chacun une des facette en particulier, toujours avec la liberté à l’esprit.

Vue d’un œil professionnel, la cybersécurité n’est guère un phénomène nouveau, du moins pas par nature. Elle est due à la conjonction de deux facteurs, qui se sont simplement aggravés, mais qui n’ont rien de nouveau. Le premier tient à la faiblesse des technologies. Le second tient à la professionnalisation des attaques.

Les systèmes qui hébergent l’immense majorité de l’informatique des entreprises et des grandes organisations sont essentiellement les mêmes, tous issus d’une poignée de fournisseurs. Et malgré les années, malgré les « patches » et les « mises à jour » incessantes, ces technologies sont fournies et sont mises en place avec une multitude de défauts de conception, les fameux « bugs ». Et chaque bug est une faille en puissance que les pirates pourront utiliser pour se glisser, invisibles, au sein de ces systèmes nerveux modernes.

Pirates qui de leur côté sont devenus des pros et utilisent des outils désormais à la portée de tous. De nos jours, on peut passer de pirate amateur à pirate à galons juste en quelques heures. Parmi les aspects remarquables de cette évolution se distingue le rôle joué par tous les grands états, qui se mêlent tour à tour de protection de leurs entreprises et citoyens, tout en veillant à être les premiers à pirater profondément le reste du monde – telle la fameuse NSA – hors de toute juridiction.

Alors on découvre tout d’un coup que l’illusion de la propriété intellectuelle appliquée au logiciel a fait émerger des technologies de mauvaise sécurité ; que la malveillance a pu s’étendre sans contrainte dans la mesure où les états n’ont laissé aucune police s’organiser sur le Net ; que trop souvent la collusion entre pouvoir et grandes entreprises a abouti à des moyens d’espionnage présents un peu partout, à notre insu ; que les lois comme la CNIL ne servent à rien, sinon à nous faire croire que le danger pourrait venir du secteur privé.

Faute de liberté, tout cela était pourtant prévisible. A suivre donc…

Sécurité : Cesser de se plaindre des utilisateurs

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

Un soi-disant expert en sécurité sévissant régulièrement sur Contrepoints vient d’y publier un article où il nous engage à faire « attention au facteur humain » en matière de cybersécurité. Il est très à la mode dans ce milieu de parler du besoin de sensibiliser les utilisateurs et de façon générale, de se plaindre du nombre de bêtises faites par les « nuls » aboutissant à quelque catastrophe numérique.

De la part d’un auteur dont on suppose le penchant libéral, c’est un clair aveu d’immaturité politique et sociale. Car c’est oublier que le monde de l’informatique est comme tout produit de notre société, le fruit de l’action humaine, et que dès lors deux lois immuables s’appliquent à la question de la cybersécurité : la première, c’est qu’il n’y a pas d’autre facteur de sécurité que le facteur humain, puisque tout Internet et toute l’informatique jusque dans ses moindres détails résulte de décisions humaines ; ensuite, c’est oublier que l’objet de la sécurité au sein des systèmes informatiques n’est pas de se protéger de l’homme, mais bien de prendre l’homme comme il est pour en tirer des besoins de protection des informations en conséquence. C’est comme le droit.

Cette dernière remarque va radicalement à l’inverse du propos de notre faux expert. Qu’il se rassure, ils sont nombreux à raisonner comme lui. Vous entendrez régulièrement dire que l’utilisateur, plus ou moins ignare, est le maillon faible de la sécurité des systèmes informatiques et que de ce fait, la vie des experts chargés de renforcer ladite sécurité est d’autant plus compliquée.

C’est un peu comme si un politicien favorable à la démocratie, célèbre pour être le moins mauvais des systèmes, expliquait que les dysfonctionnements de celle-ci venaient en fait du peuple lui-même. Vous comprenez ma pov’ dame, les gens sont des imbéciles et votent n’importe comment et c’est pour cela qu’on finit par se retrouver avec du bleu marine dans les couloirs de nos palais. Ridicule. Il est évident que ce sont les principes de conception de la démocratie qui ne conviennent pas à l’homme et non l’homme qui ne convient pas à la démocratie. C’est la même chose sur Internet.

Ainsi, on oublie que les bugs font les failles. Qu’on m’explique pourquoi aucun éditeur n’est mis en justice quand son logiciel vulnérable permet la mise à sac de mon entreprise. Certes l’absence de bug ne peut être garantie, mais si les éditeurs avaient plus de pression, on verrait bien si leurs logiciels resteraient les passoires qu’on connaît.

Les objets connectés, virus de la liberté ?

(Publié sur Le Cercle en 2015.)

Alors que les « cyber menaces » révèlent chaque jour la tentative accrue de mainmise étatique sur le Net, il se pourrait bien que la Liberté soit en train de reprendre une longueur d’avance déterminante.

Les « objets connectés » fleurissent et deviennent la Nouvelle Frontière d’Internet. Si vous ne connaissez pas l’idée, il s’agit de votre montre, de votre voiture, réfrigérateur, luminaire ou même cafetière qui tous seront contrôlables depuis votre téléphone ou ordinateur, même de l’étranger.

Il est évident que leur adoption généralisée, si elle se produit comme beaucoup l’anticipent, suppose que chaque propriétaire garde bien le contrôle sur ses objets. Pas question que votre voisin, ou pire, la police ou des voleurs, puissent ouvrir votre portail ou votre maison à votre place, par piratage.

De plus, malgré les nombreux fournisseurs, on cherchera un moyen simple de maîtriser tous ses objets : c’est comme les télécommandes, on cherchera celle qui fonctionne pour tout ou presque.

Mais il y a plus. Il est de même essentiel que chacun de nous ait la conviction que les données collectées par ces « choses » restent confidentielles (En Anglais, on parle de « Internet of Things »). Je n’ai pas forcément envie que tout le monde sache à quelles heures j’entre ou je sors de chez moi.

On voit donc que l’exigence de contrôle comme celle de secret sera très centrée sur l’individu propriétaire des « choses » dans l’Internet de demain. Or à ce jour, la sécurité sur Internet fonctionne dans l’autre sens : ce sont les entreprises et les sites web qui nous imposent leur sécurité et leurs mots de passe – ce qui se manifeste par la foule de mots de passe qu’il nous faut mémoriser.

L’arrivée des objets connectés en masse va probablement rendre en proportion ridicule le nombre d’ordinateurs déjà connectés. Et donc faire basculer le centre de gravité de la gouvernance, des entreprises et autres organisations vers les individus. Au point où les principes mêmes de la sécurité devront aussi basculer en notre faveur.

Demain, je me connecterai une seule fois sur le Net pour être reconnu par mes objets comme par mon téléphone et ses applications et de même par les systèmes de mon entreprise. Mieux, je pourrai choisir directement comment chaque entreprise utilise et protège les données que je lui confie.

Notre liberté aura gagné car le Net aura imposé la décentralisation de la sécurité des données et des accès. Les objets connectés annonceraient-ils ainsi le retour au pouvoir du libre marché ?

Thursday, January 25, 2018

Le libéralisme incomplet de Charles Gave

Charles Gave est cet homme d’affaires à succès, respectable comme tel, ayant créé il y a quelques années l’Institut des Libertés, erreur déjà puisque la liberté ne se découpe pas en tranches. Il a produit à l’automne un article, sur son site, où il prétend révéler « Qu’est ce que le Libéralisme ? ». Il est je crois très intéressant de le lire, car il s’y pose avec sincérité d’excellentes questions. Mais les réponses qu’il propose, sa vision du libéralisme donc, tombent à plat et montrent l’horizon limité du schéma de pensée dont il souffre, ainsi que l’immense majorité des pseudo libéraux dans ce pays.

L’article débute par une citation d’excellent choix, prise chez Saint Just : « L’ennemi naturel de tout citoyen, c’est son Etat. » Bravo, il ne pouvait pas mieux résumer la vision libertarienne de la liberté.

Charles Gave (CG) commence alors son texte par une anecdote ou il fait intervenir Milton Friedman, sa référence en économie, hélas, montrant surtout son goût pour l’utilitarisme constructiviste. Mais ensuite, vient un autre moment de clarté, qui mérite d’être souligné et cité : « Je vais commencer par une évidence : le libéralisme n’est pas une doctrine économique et encore moins une idéologie politique, c’est tout simplement une pratique juridique empreinte du pragmatisme le plus total cherchant à établir dans un pays ce qu’il est convenu d’appeler un « état de Droit », c’est-à-dire un système politique où la Loi est la même pour tous, Etat y compris » (l’emphase est d’origine).

C’est pourtant dans ce résumé de sa vision du libéralisme que CG se prend les pieds dans le tapis alors même qu’il est sur le point d’avoir tout compris et de savoir pleinement expliquer la liberté. Mais reprenons sa thèse, elle est en trois points simples.

Tout d’abord, la liberté et donc le libéralisme est affaire de droit, pas d’économie. Si l’économie est un domaine où la liberté s’exprime, c’est sur la base du droit et non pas d’une théorie x ou y qui serait fondée sur autre chose que la base juridique du droit – en l’occurrence la propriété privée. Ensuite et au passage, liberté signifie libre choix et ce qu’il appelle pragmatisme est à lire selon moi comme ce que d’autres appelle tolérance, i.e. la possibilité d’avoir ses opinions et choix propres.

Puis viennent les trois mots de fin, mis en exergue, « état y compris », qui sont à la fois parfaitement vrais et faux. Vrais parce qu’en effet, toute la difficulté de la science politique est précisément de faire sauter ce paradoxe où certains auraient plus de droits que d’autres alors qu’ils sont là pour faire respecter l’égalité de tous devant le droit. Avec quelques autres libertariens, je nomme ce principe celui de la pleine symétrie du droit. Faux parce que tout son article montre qu’il n’a pas su voir l’incohérence sur ce point des auteurs et du système politique qu’il propose, et qu’il n’a pas su voir non plus la solution pourtant proposée par des auteurs plus récents, mais qu’il semble ignorer.

CG se lance alors dans un résumé de l’histoire de la pensée et de l’évolution politique libérale depuis la Magna Carta anglaise de 1215 qui le conduit à poser la séparation des pouvoirs comme principe : « Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité apparaît donc le principe de la nécessaire séparation des pouvoirs entre exécutif (le Roi), législatif (vote des impôts et des lois) et judiciaire (Indépendance des Tribunaux). » Il est dommage que CG se laisse influencer par l’histoire et des lectures trop anciennes pour ne pas voir que cette étape historique, pour positive qu’elle fut, cachait un postulat parfaitement arbitraire qui contredit sa propre exigence de symétrie du droit. En effet, avant de se féliciter de la séparation des pouvoir, il devrait s’interroger sur le besoin du pouvoir, car le pouvoir et son arbitraire est précisément ce qui s’oppose au droit – il ne peut donc en être le bras.

On devine que CG ne connaît pas ou du moins n’a pas lu la riche lignée des auteurs anarchistes de la liberté – Gustave de Molinari, Lysander Spooner, Herbert Spencer, Murray Rothbard, Hans-Hermann Hoppe – voyant probablement dans ce terme connoté le mal du désordre et du chaos. Pourtant, « anarchie » ne veut pas dire désordre – ce serait l’anomie, littéralement l’absence de normes. L’anarchie est l’absence d’autorité, de pouvoir l’arche de « l’archie » donnant bien cette image de quelque chose posé au-dessus de nous. L’anarchie prise dans ce sens est donc bien la bonne piste, celle de l’absence de pouvoir et d’égalité devant le droit qui est chère à notre libéral classique.

C’est dommage qu’il ne sache pas voir cette nuance, car plus loin il dit une autre vérité qui le met à deux doigts de la solution libertarienne, qui passe par le commerce du régalien : « Ce qui permet la croissance, ce n’est donc pas une série de règles économiques plus ou moins efficaces mais la sécurité juridique qui est offerte aux entrepreneurs. La croissance économique se produit tout simplement parce que le vol étatique n’est plus possible. » Exact cher Charles Gave. Mais ce qui est dommage que vous ne voyiez pas, c’est le raisonnement inverse vous donne la solution : les entrepreneurs qui cherchent et font la croissance, parce qu’ils ont besoin de sécurité juridique, peuvent aussi la faire.

Ce que la phrase de CG met de côté, c’est le processus de mise en place de cette nécessaire sécurité juridique. Sans vraiment s’en rendre compte probablement, il suppose qu’elle nous tomberait plus ou moins du ciel, du moins ne se pose-t-il pas la question parce que l’histoire s’est chargée du sujet et nous a servi le lourd état napoléonien comme sur un plateau. Donc pour lui la question n’est plus que de réviser, réformer, au mieux refondre cet « état » hérité de l’histoire. Mais pourquoi cela serait-il la seule option possible ? Et de toute manière, il pourra bien tenter toutes les réformes de l’état qu’il veut, veiller à sa sainte séparation des pouvoirs, il ne pourra pas sortir du paradoxe de l’état ennemi qui se pose comme sauveur du citoyen envers l’état. Le libéralisme est donc ailleurs.

Et ailleurs c’est donc dans l’entrepreneurs et donc dans le libre marché. La première étape, c’est la confiance entre deux, puis trois puis une communauté de partenaires commerciaux. Quand elle devient trop vaste, que la confiance s’étiole, vient ce besoin formel de sécurité juridique – le fameux régalien. Mais la confiance encore présente suffit pour que l’entrepreneur propose des services régaliens : justice privée, police privée, notaires, cadastre, huissiers et tout ce que le marché peut faire émerger. Ces premiers services accroissent la confiance et la sécurité et permettent à d’autres de voir le jour, et la boucle est bouclée. Le libéralisme de plein capitalisme, libre de pouvoir, est né.

A part une référence à John Rawls fort malheureuse – cet auteur est un « liberal » c’est-à-dire un social-démocrate et non un libéral – le reste de l’article est tout à fait intéressant, mais il y avoue son impuissance à comprendre l’abandon du libéralisme au profit de la social-démocratie.

Dans sa conclusion, Charles Gave cite ainsi Albert Camus, à juste titre : « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ». S’est-il seulement rendu compte à quel point sa propre erreur de qualification du libéralisme contribue à obscurcir l’esprit de ses concitoyens quand il s’exprime devant eux sur le sujet ? Vu l’exposition qui est la sienne dans les médias, je me permets de lui suggérer de revoir en urgence ses concepts et ses positions sur le sujet.