Thursday, June 16, 2011

La liberté est-elle menacée par l’égalité ?

C’est de saison, comme chaque année courant juin, il y a Roland Garros, les 24h du Mans et les élèves de Terminales planchent sur les sujets du Bac.
Cette année, la liberté est à l’honneur puisque la section ES s’est vue poser la question suivante, ô combien d’actualité : La liberté est-elle menacée par l’égalité ?

Comme j’ai la chance d’avoir passé le bac il y a longtemps, j’affirmerai ma liberté en ne suivant pas les consignes classiques de la dissertation qui veulent qu’on commence par définir liberté et égalité ; on est libre ou on ne l’est pas, non mais. Pour la liberté, j’ai déjà donné, par exemple dans cet article : http://www.contrepoints.org/2011/05/03/23699-le-liberalisme-connait-il-des-variantes  et je me contenterai de rappeler le classique « la liberté s’arrête là où commence celle d’autrui.» Et toc !

Par contre, ce qui semble plus intéressant à analyser, c’est l’égalité et son impact sur la liberté, ce qui est indéniablement une question de société majeure, à l’heure où la moutonnisation des peuples par les régimes démon-cratiques bât son plein.

L’égalité, ou son miroir l’inégalité, est multiforme. Il y a l’inégalité physique, en beauté ou laideur, en compétences, en âge et en culture, en condition et environnement, en morale et moralité et bien sûr, tout le monde l’a sur les lèvres, l’inégalité en richesse. Par contre, il y a l’égalité devant le droit et celle-ci ne souffre guère la variété : si certains sont plus égaux que d’autres devant le droit, c’est que le législateur, lui, était gauche.

Par construction, cette égalité là – devant le droit – est tout sauf une menace pour la liberté, laquelle se nourrit justement du fait que chacun ait le droit de faire ce que bon lui semble – ou presque. Le droit a justement comme fonction sociale de régler, poser les règles, qui permettent de gérer ce délicat équilibre entre votre liberté et la mienne. Plus le droit est égalitaire, plus les règles sont uniformes et moins il y a d’arbitraire social et d’injustice. La particularisation du droit est confiée au rôle social que jouent les droits de propriété, mais cela nous éloigne du sujet.

Hélas, peu de sociétés de nos jours possèdent un droit aussi pur et qui assure un tel égalitarisme. Bien au contraire, l’accélération constante de la production législative rend le droit – et ceci dans pratiquement toutes les démocraties – rugueux, poreux, élastique et abscons au point que la problématique que doivent affronter les sociétés occidentales serait plutôt celle d’une liberté menacée par l’accroissement de l’inégalité juridique. Donc, réponse « non.»

Mais notre sujet semble moins trivial pour ce qui concerne l’autre face de l’égalité, celle qui se confronte à l’inégalité humaine. Car ce n’est pas tant que nous soyons inégaux, il serait plus juste de dire que nous sommes tous différents. Mais cette omni-différence, est-elle une chance, ou donc une menace ? Imaginons une seconde  que nous soyons uniformes, tous dotés des mêmes compétences en particulier. Qui alors saurait faire le pain pour les autres ? Toi, moi, nous tous ? Ou faudrait-il que nous nous fassions chacun notre pain quotidien ? Pourquoi serait-ce à lui ou vous ou moi de devenir boulanger, forgeron ou vétérinaire ?

On comprend vite que sans différence entre nous, un des socle de l’organisation sociale, la division du travail, serait vaine, nulle et non avenue. Et sans division du travail, aucune innovation ne serait possible, puisque nous aurions tous les mêmes capacités et les mêmes besoins. La liberté économique perdrait tout sens. La liberté sans liberté économique en a-t-elle un ?

L’uniformité physique serait amusante aussi. Le mariage surtout. Ou comment choisir son époux ou épouse ? Par tirage au sort ? Par assignation ante-natale ? Au-delà de la boutade, on voit là pointer son nez la question de l’arbitraire social et de la tyrannie. Qui dans une société uniformisée choisirait pour les multitudes de numéros que nous y serions ? Heureusement que 1984 est derrière nous…

A ces deux exemples, on comprend que la richesse de la nature humaine et de la société tient en grande partie à l’existence d’une multitude de différences de tous ordres en les hommes. Les inégalités qui nous caractérisent n’ont donc rien de négatif en elles-mêmes, bien au contraire, vivre en liberté suppose l’exploitation même de ces inégalités. L’égalité est donc bien une menace à la liberté, dans ce cas. Et de nos jours, cette menace s’accroît constamment. Les états cherchent à nous mettre dans des cases, à nous uniformiser, à unifier la pensée, à nous rapprocher constamment du votant médian – celui qui n’existe pas.

Mais bien sûr, on objectera que la maladie ou le handicap sont de bien vilaines inégalités. Ou encore que les pauvres nés dans les bidonvilles ne sont en rien différents, mais que ce sont leurs conditions de vie qui le sont. Certes, il y a là des « injustices » peu discutables de la vie. Pourquoi être né ici ou ailleurs, voilà une question à adresser directement au Vatican – qui n’est pas spécialement un bidonville soit dit en passant. Mais cela ne relève pas de la liberté – tout au plus de l’opportunité. La liberté, ce n’est pas de pouvoir décider de ce qu’on est, ou aurait voulu être. C’est d’avoir le droit de tenter de le devenir.

En conclusion, il semble bien qu’il faille répondre « oui » à la question. Non pas parce que égalité et liberté seraient irréversiblement incompatibles, mais parce notre société démagogique érode et menace chaque jour l’égalité en droit qui fait notre liberté et nos inégalités qui font de nous des hommes.

Tuesday, June 14, 2011

Rien n’échappe à l’économie. Rien.

Une des chances de nos jours à faire la promotion des idées libérales, c’est qu’on rencontre de nombreux autres libéraux. Enfin presque. Nombreux, oui, même si c’est encore trop peu. Mais libéraux, là par contre, on a souvent des surprises. Je discute ainsi avec des libéraux qui croient que le libéralisme n’est qu’à droite, d’autres qui le voient à gauche ou du moins qui veulent l’y pousser. Parmi ces derniers joyeux drilles, beaucoup me semble-t-il, enfin, une en particulier, croient qu’on peut être libéral de gauche car seule la gauche serait vraiment humaniste.

C’est sans doute vrai pour ce qui touche au respect de la personne, au droit à la libre expression ou encore à la séparation du droit et de la morale. Par contre, tous ceux que je côtoie ont un problème avec l’argent, comme beaucoup à gauche, et même un problème avec l’économie en général. On retrouve vite les rengaines socialo classiques selon lesquelles ‘nos vies valent plus que leur argent’, ou du moins que l’économie ne saurait imposer son dictat immonde à la noble volonté humaniste du libéral bobo-isé – je n’ai pas osé « libétomisé » mais presque…

Or c’est là faire montre d’une grande incompréhension de la chose économique, car rien n’est moins vrai, comme nous allons le voir. Comprenons bien les enjeux cependant. Il ne s’agit pas de donner un coup de barre à droite au libéralisme par réflexe lourdaud à un discours de gauche classique. Il s’agit simplement d’être lucide et réaliste sur les modes de fonctionnement sociaux, de manière à promouvoir un libéralisme, humaniste donc, qui soit au mieux compatible, cohérent avec l’organisation humaine, sociale, naturelle et libre. La place de l’économie doit être clarifiée à cette lumière car elle tient en fait un rôle immense et incontournable.

Bien des textes ont été écrits par les grands auteurs libéraux et rien ne sera (ré-)inventé ici, soyez rassurés. Les libéraux se retrouvent en général autour de l’école dite « autrichienne » d’économie et c’est cette référence qui sera également prise ici. L’avantage de l’économie autrichienne est avant tout d’être humaniste, en ce sens qu’elle repose sur quelques principes simples et faciles à aborder, qui sont extrêmement fidèles à la réalité du fonctionnement humain et social. Ici, pas d’équations complexes et incompréhensibles, rien que de la logique et du bon sens. Cette école a été lancée par Carl Menger (http://www.wikiberal.org/wiki/Carl_Menger), elle est aujourd’hui portée par le Mises Institute (http://mises.org/) et Hans-Hermann Hoppe en est un de ses plus grands représentants de nos jours. Mais l’ouvrage qui a sans doute marqué le plus tant il synthétise la pensée économique reste à mon sens « Human Action » (http://mises.org/resources/3250) de Ludwig von Mises (http://www.wikiberal.org/wiki/Ludwig_von_Mises) et c’est sur sa base que cet article est construit.

Le point de départ de L.v.Mises est souvent surprenant, à la fois de simplicité et de thème – on se dit qu’il ne s’agit pas d’économie – et pourtant. Mises constate et pose comme axiome de base que l’homme, l’individu, chaque individu armé de son libre arbitre, agit. Il agit constamment, tout au long de sa vie, consciemment ou pas, il vit par l’action. L’action humaine est à prendre dans son sens anglais, c’est-à-dire une action qui résulte d’une décision, d’un choix. La liberté humaine, le libre arbitre, indiscutable pour le libéral, s’exprime spontanément par l’action décidée et choisie de chaque individu tout au long de sa vie. On ne s’intéresse pas aux motivations d’ordre psychologique ou psychique qui pousse à l’action, simplement on constate qu’il y a action.

Le tout premier chapitre de Human Action développe cette idée (http://mises.org/humanaction/chap1sec1.asp). Dès le premier paragraphe, il avance d’un pas pour constater que l’action n’est pas aléatoire : « Human action is purposeful behavior. Or we may say: Action is will put into operation and transformed into an agency, is aiming at ends and goals, is the ego's meaningful response to stimuli and to the conditions of its environment, is a person's conscious adjustment to the state of the universe that determines his life.» (L’action humaine est un comportement dirigé. Ou nous pourrions dire : l’action, c’est la volonté mise en marche et transformée en un service, elle vise à des fins et des buts, elle est la réponse sensée de l’ego aux stimuli et aux conditions de son environnement, elle est l’adaptation consciente d’une personne à l’univers qui détermine sa vie.)

Cela semble peu discutable : en dehors des gestes purement réflexes, notre quotidien est bien fait de choix permanents. Aller travailler plutôt que rester au lit, voir un ami plutôt qu’aller à un spectacle, acheter une voiture d’occasion plutôt que neuve, vendre un meuble plutôt que le stocker, etc. Qui que nous soyons, où que nous soyons, quelle que soit notre fortune, notre culture, notre pays, notre naissance ou notre époque, nous « agissons » tous, avons agi hier et agirons demain. Vivre, c’est choisir, décider, agir.

Que cache cette idée qui puisse nous ramener à l’économie, notre sujet ? L’économie est classiquement définie par (http://fr.wiktionary.org/wiki/%C3%A9conomie - option 5) : « Discipline des sciences sociales qui étudie l’allocation des ressources rares à des fins alternatives.» Les ressources rares, voilà la clé. En effet, nous sommes dans un monde de ressources rares. A part l’air que nous respirons – et encore, celui-ci se pollue – il n’est rien qui soit disponible à foison, sans limite.

Rien ne nous est offert sans limite, nous ne sommes pas dans le jardin d’Eden où la corne d’Abondance déborde indéfiniment. A commencer par le temps. Vous qui lisez cet article avez choisi de prendre du temps pour cela et donc de rejeter d’autres options, comme lire un livre, aller chez des amis ou simplement dormir, à la place. Mais tout nous est rare, la nourriture, l’eau, la force du travail pour accomplir nos projets, l’argent pour assouvir nos envies. Et parce que les ressources nous sont rares, limitées, difficiles, nous devons agir, faire des choix. Choisir de lire cet article. Choisir entre deux achats. Choisir comment gagner de l’argent. Choisir son mode de vie.

Nous agissons, décidons parce que nous ne pouvons tout avoir, nous ne pouvons assouvir toutes nos envies, ni même nos besoins parfois. Mais cela va plus loin. Car si nous étions au jardin d’Eden, sans souci pour nous nourrir ni pour assouvir nos plus folles envies, alors pourquoi agir ? Pourquoi choisir puisque tout serait possible ? L’action est donc clairement un mécanisme développé par l’homme en réponse à la cruelle réalité d’un monde limité, où tout n’est qu’options mais rien n’est jamais gratuit. Comme le dit Mises, « Action is an attempt to substitute a more satisfactory state of affairs for a less satisfactory one.» (Agir est une tentative pour substituer une situation plus satisfaisante à une situation qu’il est moins.)

On comprends donc que si l’économie traite de l’allocation des ressources, toutes rares, il y a un lien intime entre elle et la « praxéologie » – l’étude de l’action. Il n’est donc pas d’action humaine qui ne prenne sa source dans la lutte permanente que nous menons entre envie et possible, entre pomme ou poire, entre « bien » et « meilleur.» Rien n’échappe donc à l’économie parce que rien n’échappe à l’action humaine dans sa gestion de la relation de l’homme à son environnement.

Le lecteur attentif objectera à ce stade que tout cela est bien beau, mais que cela ne concerne que l’individu, chaque individu certes, mais pas la « société.» Or une fois l’individu en situation d’interaction  sociale, qu’advient-il de cet échafaudage ? Pour Mises, la relation sociale n’est faite que d’échanges. En effet, on parle bien « d’inter-action,» est-ce un hasard ? En interagissant avec autrui, on reste dans l’action, on choisit, on poursuit un but. La rencontre de l’autre, qui lui aussi agit, offre l’opportunité que nos buts se rejoignent ou soient complémentaires. L’échange permet alors à chacun d’avancer dans sa propre chaîne d’actions. Le boulanger qui cherche à gagner sa vie par la vente de pains, rencontre ses clients qui quant à eux cherchent à se nourrir à bas prix. L’échange a lieu, et chaque échange fait avancer boulanger et clients un peu plus vers leurs objectifs propres.

L’échange est donc le prolongement logique de l’action. Mais la relation sociale se limite-t-elle à l’échange ? Une relation sociale suppose plus qu’une simple juxtaposition de deux individus. On imagine a minima des mots, des paroles. On dirait un « échange » de paroles, comme par hasard. Mais même une simple discussion provoque un échange d’information, de sentiments. Une influence verbale, une intimidation, une menace, tout cela apporte de l’information à celui qui les reçoit et influence son action, peut-être au bénéfice de l’intimidateur. La réaction du menacé donne des indices à l’agresseur. On pense plutôt au poète qui se contente de déclamer des vers, sans plus d’arrières pensées ? Est-ce donc si sûr ? Que fait-on de son ego ? Ou de son espoir qu’une âme sensible à son art lui vienne en aide en mécène éclairé ?

On le voit, même la simple parole, vide de toute matérialité, reste un échange. Il ne se fait rien sur Terre qui ne soit en rapport avec la lutte constante de chaque homme entre les ressources limitées qui s’offrent à lui et ses propres objectifs exprimés par la chaîne de ses choix et actions. Cela se confirme, rien n’échappe à l’économie, rien, surtout pas les relations sociales. Quand donc la gauche le comprendra-t-elle ?

Monday, June 13, 2011

Le Sol-Violette - La Ville Rose a une épine de plus

La Mairie de Toulouse a depuis peu pris une initiative des plus écolo-socialisantes qui mérite qu’on s’y attarde un peu tant elle est croustillante et fleure la violette – hélas bien fanée. Le « sol-violette,» terme bien fleuri, qui fait référence à la fois à une monnaie ancienne et à Toulouse, est annoncé comme une expérience de « monnaie éthique » – et non monétique… Le sujet de la monnaie est souvent mal connu, tout comme l’économie éthique est souvent un prétexte à dire n’importe quoi. Qu’en est-il donc de notre sol-itude pourpre ?

Le site www.sol-violette.fr donne une belle image, on va le voir, mais après une ou deux tentatives sur Google on trouve une introduction tout aussi intéressante sur Entre Deux Nuages (http://entre2nuages.blogspot.com/2010/10/le-sol-violette-monnaie-solidaire-pour.html).

On y découvre que « le sol [serait] une monnaie éthique qui véhicule des valeurs de respect de l'environnement et de l'homme. Le sol est à lier à la notion de solidarité et violette est là pour rappeler sa spécificité toulousaine.» Cela se confirme, voilà bien un emblème qui fleure bon l’écologitude ambiante, tout un programme. Mais l’article continue :
« Comment ça marche ? Par le biais d'une carte type Monéo qu'on peut recharger avec des euros puis convertir en équivalent sol. Le crédit coopératif et le crédit municipal sont nos partenaires dans cet échange. Chacun pourra aller changer ses euros dans une des banques partenaires et obtenir des sols valables dans l'ensemble des enseignes du système sol. C'est une monnaie non capitalisable et qui n'aura pas de pièces ni de billets.(*) En achetant en sols dans les entreprises partenaires, le pouvoir d'achat sera plus important. Par exemple, pour une baguette de pain à 0.80€ chez un commerçant du système-sol. Cette baguette aurait un prix de 6 sols soit 0.60€ pour un « soliste » (qui paye en sols). Le but est de pousser à consommer différemment. »
(*) On verra plus bas que cette position a évolué, ainsi que le montant de correspondance entre euro et sol.

On comprend par ce premier extrait que le sol apporte un pouvoir d’achat en donnant la possibilité d’acheter certains produits moins cher. Cela semble sympathique, mais ne soyons pas naïfs, il faut bien que la différence soit payée par quelqu’un, mais on sait pas bien qui à cette première lecture. On parle d’éthique, mais quelle est donc cette éthique qui fait payer les uns pour les autres sans consentement de ces derniers ? Gardons cela à l’esprit, en remarquant la phrase de fin qui avoue « pousser » à consommer « différemment.» Mais là encore, pourquoi pousser les citoyens ? Si les produits concernés sont de bonne qualité ou de bonne « éthique,» cela doit pouvoir être reconnu par les consommateurs, donc dans ce cas, pourquoi les « pousser » ? Les gens ne sont-ils pas naturellement portés vers les produits les meilleurs, ou sommes-nous en train de dire que ces fameux produits ne seraient pas forcément si extraordinaires que cela ? Non, en fait, il sont bien sûr extraordinaires, mais on ne le savait pas, il faut donc nous « pousser » pour qu’on le sache, idiots que nous sommes.

Mais continuons cette lecture. Prochaine question : « Quel est le rôle des entreprises partenaires ? » Il se confirme que nous ne sommes pas dans une économie habituelle, puisque le rôle des entreprise pose question. On apprend donc que « leur rôle est de s'inclure dans la démarche solidaire.» Ah bon, elle n’en sont pas d’ordinaire ? Oublierait-on que ce sont les entreprises qui nous nourrissent, tous autant que nous sommes ? « Ensuite il nous faut trouver des partenaires utiles aux entreprises participantes pour qu'un maximum d'échanges se fasse entre les différents acteurs du système sol, en interne.» Ca sauf erreur, cela veut dire qu’il faut trouver des clients aux entreprises participant au sol. Pourquoi les clients ne viendraient-ils pas naturellement si le sol est si intéressant ? « Pour les taxes, rien ne changera, si le chiffre d'affaire d'une entreprise est de 1 000 € et 500 sols alors elle sera taxée à 1050€. La base d'un euro pour 10 sols restera fixe et imposable.» Ah, ici, nous somme rassurés, le système est équitable, les entreprises participantes n’auront aucun avantage fiscal. Pas de doute, voilà de quoi les motiver.

Continuons l’article où Jean-Paul Pra, adjoint au maire à l’origine de l’initiative s’exprime : « Quelle est votre volonté ? Je veux montrer qu'on est capable d'innover et d'amener les gens à valoriser les acteurs solidaires de Toulouse. L'idée est de permettre aux plus précaires d'avoir un pouvoir d'achat plus important. Nous voulons que tout le monde puisse avoir accès à la culture, à une alimentation locale et saine, aux transports en commun. Ceux qui échangent leurs euros en sols obtiendront un prix avantageux dans les commerces du réseau sol et accéderont à des produits qu'ils ne pourraient s'offrir en euros.» Que voilà beaucoup de messages passés en quelques mots. Qu’en penser vraiment ? Reprenons point par point :
-          « Je veux montrer … d'amener les gens… » : Bel exemple de processus démocratique où il ne s’agit ni de respecter la diversité ni d’informer le citoyen mais bien de le contraindre dans un sens choisi par le politique. Je croyais que seul le roi disait « je veux » ?
-          « permettre aux plus précaires d'avoir un pouvoir d'achat plus important » : Fort bien. Mais puisqu’on parle d’éthique et d’équité, que fait la mairie pour les autres citoyens ? Qui finance ce supplément de pouvoir d’achat et comment justifie-t-on l’éthique des impôts sous-jacents ? De quel droit la mairie se permet-elle de favoriser certains au détriment des autres ?
-          « Nous voulons que tout le monde puisse avoir accès à la culture, à une alimentation locale et saine, aux transports en commun » : Encore le verbe vouloir… Et qui donc empêche quiconque, avec les euros classiques, d’avoir accès à la culture et aux transports en commun ? On oublie par ce genre d’affirmation que l’acte d’achat est une décision personnelle et que euro ou sol, si les gens ne vont pas au théâtre ou à une exposition c’est avant tout parce qu’ils choisissent de ne pas y aller, peut-être parce que cela ne les intéresse pas. Pourquoi donc les y contraindre ou même les inciter, ceci de plus aux frais des autres administrés ? Où est la moralité d’une telle vision du monde ?
-          « des produits qu'ils ne pourraient s'offrir en euros » : Vraiment ? On vient de le voir, quels sont donc ces produits qu’on voudrait mais ne pourrait s’offrir en euro ? La vie est une suite de choix qui appartiennent à chacun, et personne n’a à intervenir, par le sol ou quoi que ce soit d’autre, pour influencer le choix des citoyens hors de ce qui serait leur choix spontané.

Un autre article, plus récent semble-t-il, (http://www.news-banques.com/toulouse-lancement-de-sol-violette-monnaie-pour-le-commerce-solidaire/012174924/) nous donne l’avis de la mairie et nous informe sur le sol en pratique : « La mairie avait annoncé dès le début avril sa décision de lancer cette opération pour « renforcer les échanges économiques locaux, respectueux des hommes et de la nature.» Voilà bien une idée farfelue. Alors comme ça, sans la mairie, les échanges ne seraient pas respectueux des hommes ? Mais qui donc échange si ce ne sont les hommes eux-mêmes ? Personne ne contraint jamais un citoyen à acheter sa baguette chez Carrefour ou Auchan plutôt qu’à la boulangerie du coin. Ceux qui le font ne sont pas irrespectueux du boulanger. Au contraire même, ils lui envoient un signal : tu es trop cher, ou trop loin, ou pas assez sympa, ou que sais-je.

Mais continuons : « Avec cette monnaie alternative, nous voulons ouvrir une réflexion sur ce que peut être l’argent en terme d’échange et ancrer l’économie sur le territoire », a déclaré Pierre Cohen […] en compagnie de Jean-Paul Pla, conseiller municipal délégué à l’économie sociale et solidaire.» Cela se confirme, le verbe « vouloir » est à nouveau au rendez-vous, la démocratie est partie en vacances avant l’été. De plus, cela montre que nos chers (très chers même) élus ne comprennent pas ce qu’est vraiment l’argent, la monnaie et peuvent retourner à leurs cours d’économie. « Les deux élus ont présenté trois billets de 1, 5 et 10 sols réalisés par l’artiste Yann Normand. La mairie a mis 27.000 sols en circulation pour les Toulousains dans un premier temps et un bilan sera fait après six mois d’expérimentation.» C’est vrai que ça valait bien la peine de faire appel à un artiste et d’engager des dépenses pour 27 mille euros de monnaie – le prix de deux petites voitures – comme si cela pouvait avoir un quelconque impact. On est dans l’événementiel et la propagande purs ici, mais aucunement dans l’économie. Passons aussi sur le risque de copie et de fausse monnaie, si les beaux billets artistiques sont trop aisément copiables, ce qui est probable. Que le journaliste ne pose pas une telle question est déjà une surprise en soi.

« L’objectif est de créer un circuit d’échange court et un réseau suffisant pour que le commerçant qui reçoit le sol puisse à son tour le dépenser chez des partenaires professant les mêmes aspirations. On compte parmi les partenaires des commerces d’alimentation spécialisés dans le bio ou le commerce équitable les entreprises d’autopartage ou de promotion du vélo, la médiathèque, des bibliothèques, des cinémas alternatifs et musées. Un partenariat est envisagé avec la régie de transports en commun Tisseo.» On passera sur le charabia pseudo-économiste – la notion de circuit d’échange n’a aucune réalité économique – pour constater que les ‘partenaires’, à part le bio, dont l’actualité nous montre en ce moment même les limites, on ne trouve guère que  des services publics ou subventionnés. Belle aventure économique en effet. Ah mais c’est vrai, ces salauds de capitalistes ne voient pas leur intérêt, il va donc falloir les enrôler de force, leur rappeler « notre volonté.»

Revenons sur le site de sol-violette pour y admirer la propagande qui y est faite pour cette invention révolutionnaire (http://www.sol-violette.fr/le-reseau/pourquoi-accepter-le-sol)
Selon le site, « le Sol-violette : »
-          « 1. FIDELISE les clients d'un réseau d'acteurs solidaires et respectueux de l'environnement. "Avec le SOL, je fidélise de nouveaux clients"» : Peut-être. Ou peut-être pas. Si les commerçants concernés fournissent de mauvais produits, on peut douter qu’ils fidélisent quiconque. Mais inversement, si leurs produits ont un bon rapport qualité-prix, à quoi bon le sol ? La vérité, c’est qu’il est probable que les personnes bénéficiant du sol, supposées dans le besoin, auront ainsi accès à des produits dont personne d’autre ne veut.
-          « 2. RECONNAIT vos pratiques responsables et éthiques. "Je fais partie d'un réseau d'acteurs qui portent les même valeurs que moi"» : Mais qu’est-ce donc qu’être responsable ? Ou éthique ? Si être éthique c’est prélever des taxes sur certains citoyens pour permettre à d’autres, choisis sur des critères obscurs, de bénéficier de services exclusifs, alors on peut penser que beaucoup seront fiers de ne pas être « éthiques.»
-          « 3. VALORISE votre image, votre réputation par son caractère innovant et médiatique. "Le SOL ? tout le monde en parle !"» : Voilà bien un argument inattendu et paradoxal ! Quoi ? On critique la culture du paraître, du superficiel, des fausses valeurs et parmi les premiers arguments vient celui de la mode ? Mais en quoi cela peut-il donner une quelconque légitimité ?
-          « 4. AFFECTE la monnaie à un circuit local en la retirant des marchés financiers. "le Sol c'est de l'argent pour chez nous et pas pour Wall Street"» : Cela n’a aucun sens et montre une totale incompréhension de la réalité économique – ou une belle mauvaise foi. Les sols ne seront pas sortis de l’économie ni des finances. La preuve, il faudra les reconvertir en euros pour payer ses taxes, belle ironie. Les commerçant devront aussi les convertir pour payer leur essence, leurs salariés, leur farine pour les boulangers. On n’échappe pas à l’économie.
-          « 5. DESENDETTE les acteurs économiques car ils ne payent plus d'intérêt pour sa création. "Utilisez le SOL, c'est s'engager"» : Mais de quoi parle-t-on ? Si l’allusion vise l’euro, alors il y a là encore une idée reçue fausse. Le paiement d’intérêts monétaires est une conséquence de la mauvaise gestion des gouvernements et collectivités, cela n’a rien à voir avec la monnaie.
-          « 6.  CIRCULE plus rapidement et donc favorise  les échanges. "Avec le SOL je vends plus de produits qui respectent la vie !"» : Cela a toutes les chances d’être faux. Soit j’ai confiance en ce sol et dans ce cas j’ai intérêt à le conserver pour économiser par rapport à l’euro. Soit il me brûle les doigts au contraire et dans ce cas personne n’en voudra. Lorsque deux monnaies coexistent, ils y a toujours concurrence entre elles et leurs valeurs respectives évoluent en fonction de la confiance dont elles font l’objet. L’euro et le sol ont la même valeur ? Dans ce cas, pourquoi s’embêter avec des sols ? Le sol n’a d’intérêt que s’il apporte quelque chose en plus. S’il le fait, la demande explosera et le marché noir s’en emparera. Ou les faux-monnayeurs.
-          « 7. EST COMPLEMENTAIRE à l'euro car il compense sa rareté dans l'économie réelle. "Ah ! Le SOL ne remplace pas l'euro !"» : Mais de quelle rareté parle-t-on ? Celle de l’euro ? Foutaises, puisqu’on explique que pour avoir des sols, il faut avoir cédé l’équivalent en euros, c’est donc le sol qui rend les euros plus rares puisqu’il les laisse à la banque.
-          « 8. EST CONVERTIBLE et garanti en euro. "Un SOL = Un euro"» : On en reparlera. Si, comme c’est probable, de la fausse monnaie circule, cette équivalence ne durera pas longtemps. Et les porteurs de sols seront sinon ruinés du moins volés.
-          « 9. EST DEMOCRATIQUE car ses acteurs (acheteurs, vendeurs, financiers et institutions) gèrent collectivement son fonctionnement. "Dans les réunions du sol, mon avis est pris en compte !"» : Ah voilà un argument bien caractéristique de la perversion démocratique ambiante. Cela veut dire que seule la minorité présente aux conseils d’administration – ou équivalents – du sol aura le pouvoir d’accorder ou pas le privilège de l’accès au sol. Belle démocratie en effet, qui ouvre toutes grandes les portes de la corruption, du marché noir et de l’arbitraire. Vous voulez faire de l’économie éthique ? Commencez donc par laisser faire le commerce traditionnel sans intervenir. Dans l’économie traditionnelle et libre, ce sont les consommateurs qui votent à chaque instant pour élire – en achetant – les produits et les commerçants qui leur conviennent le mieux.
-          « 10. INVESTI dans le réseau par une contribution à l'épargne solidaire. "J'ai reçu un prêt et une subvention en SOL !"» : Ne dit-on pas plus haut qu’on veut sortir de Wall-Street ?
-          « Nous participons tous activement à une solution locale d'une crise mondiale.» : Le meilleur pour la fin. Quel est donc le rapport entre la crise et le sol ? La crise mondiale est uniquement due à l’endettement excessif des états et collectivités depuis trente ans et n’a rien, mais alors rien à voir avec le bio ou le cinéma de quartier. Cessons de tout mélanger pour nous faire avaler des couleuvres toujours plus grosses.

En conclusion ? Le sol fait montre d’une ignorance crasse en matière économique dont on peut se demander si elle ne relève pas plutôt de la pure mauvaise foi. On ne peut guère qu’y voir une idée fausse de plus exploitée par une classe dirigeant locale démagogique et qui ne cherche qu’à pervertir un peu plus le système pour continuer à le féodaliser et y imposer une mafia très profitable et d’autant plus obscène qu’elle est masquée par des tonnes de bon sentiments.

Sunday, June 5, 2011

Nation et Liberté

Les récents débats sur l’immigration ont contribué à mettre en avant un concept corollaire et extrêmement mal cerné, celui de la nation, beaucoup craignant qu’une immigration trop forte soit de nature à dénaturer (!) la nation française – ou allemande si nous étions en Allemagne. Les conservateurs sont, sur le paysage politique, parmi ceux qui sont habituellement les plus attachés à la nation et à sa préservation, prenant dès lors des positions plutôt radicales en matière d’immigration. Là où les choses deviennent moins claires, c’est lorsque les « libéraux-conservateurs » – terminologie obscure pour le libéral que je suis – montent également au front pour crier à la patrie-nation en danger.

Le concept de nation fait partie de ces notions dont les contours ne sont pas découpés au scalpel. Chacun comprend la nation à sa manière, tout en tombant plus ou moins d’accord avec celle du voisin ou de la voisine. Souvent, la nation fait appel à des concepts proches, tel le pays, le peuple, l’état, la culture, la langue, le territoire ou encore l’histoire, sans pour autant les regrouper tous.

Wikipedia nous propose d’ailleurs deux définitions, c’est dire si le terme est libre d’ambiguïtés : a) « [le concept de] nation est assez proche de celui de peuple, mais ajoute souvent l’idée d’état-nation » et b) « une communauté humaine identifiée dans des limites géographiques parfois fluctuantes au cours de l’histoire, mais dont le trait commun supposé est la conscience d’une appartenance à un même groupe.» On retrouve cette dichotomie sur Wiktionary : 1) « ethnie, peuple, communauté humaine qui possède une unité historique, linguistique, culturelle, économique plus ou moins forte,» et 4) « état-nation, ensemble des personnes d’une même ethnie et vivant sous un même gouvernement.» Mais la 3ème est tout aussi intéressante car quasiment inverse : « ensemble des citoyens considérés comme constituant un corps social distinct du gouvernement qui les régit.»

La première définition, avec sa collusion entre état et nation, ne peut convenir – s’il y avait équivalence entre état et nation, pourquoi les différencier dans les termes ? Un français vivant au Québec cesse-t-il d’être français ? L’état français de Vichy nous a douloureusement appris combien état et nation pouvaient diverger. Par contre, une nation, c’est en effet proche d’un peuple, mais ce peuple peut avoir été façonné par l’histoire et ne pas être homogène, nous le voyons aujourd’hui. La seconde définition est plus géographique, elle évite cet écueil de l’état grâce à cette astuce. Elle a aussi l’avantage de s’articuler autour de la conscience d’appartenance, même si cela reste à un niveau global. Mais que dire des diasporas du monde ? Les français de l’étranger, parce que hors du territoire national, ne seraient-ils pas parties prenantes de la nation ? La suivante, première reprise de Wiktionary, se focalise sur l’unité socio-culturelle. Elle est en effet très intéressante, mais butte sur l’unité, qui implique une nation unique et claire, dont on est ou on n’est pas, sans ambiguïté ni nuance. C’est ce genre de vue à mon sens qui contribue aux crispations que nous connaissons. Je saute rapidement la quatrième qui s’arc-boute sur un état-nation, pour finir avec la dernière. Elle a l’avantage de parler des citoyens et de les éloigner de l’état. Mais parler de « corps social » les re-globalise. Et on se demande qui est le sujet qui les « considère » comme un « corps social.» Pas clair donc non plus.

Pour un libéral, pour lequel l’état n’a ni légitimité ni nécessité, la nation prend un sens beaucoup plus précis et tous les autres tombent dans le vide des mots creux. Le libéral est individualiste et considère que la compréhension des phénomènes sociaux ne peut se faire de manière globale, c’est-à-dire en rapport à un groupe, mais au contraire uniquement par rapport à chaque individu, pleinement fort de son libre-arbitre. De ce fait, parler de nation de manière absolue, comme s’il s’agissait d’un ensemble homogène et auto-proclamé n’a aucun sens. On ne vous croise pas dans la rue pour vous dire : « vous, vous faites partie de la nation arabe,» – ou autre – car tout simplement seule la personne interpellée peut statuer. L’individu peut avoir toutes les caractéristiques ethniques communes à la population qui se reconnaît sous ce nom sans pourtant considérer soi-même être arabe – on peut très bien imaginer une personne se considérant avant tout comme française, ou canadienne, allez savoir. Quelle nation Gad El Maleh reconnaît-il comme sienne parmi ces trois, par exemple ? Les trois ensemble peut-être ?

On voit tout de suite que la question de la nation est en fait de nature individuelle, et non globale. C’est une notion qui est en effet de nature culturelle, historique, linguistique et autres, mais il s’agit de la culture, de l’histoire et de la langue d’un individu, de chaque individu. Car chacun a son histoire et c’est le vécu de cette histoire qui crée le sentiment d’appartenance nationale. La nation ne peut se comprendre que lorsqu’elle est abordée de manière individuelle et non globale et anonyme.

Je suis par exemple pour ma part né en France mais ai grandi en Côte d’Ivoire, puis j’ai passé six ans dans divers pays anglo-saxons. Partout j’étais chez moi, et nulle part. Suis-je français ou ivoirien, français mais pas ivoirien, européen mais pas anglais ? On cherche à décalquer la culture avec les frontières nationales, alors que de nos jours celles-ci sont absolument perméables et favorisent au contraire le mélange culturel et ethnique. Cela n’a aucun sens. La nation est encore une de ces inventions qu’a trouvé l’état pour nous amener à lui en tentant d’assimiler notre culture et histoire individuelle à celle d’un peuple dont il serait l’émanation historiquement légitime et le garant naturel des traditions et marques culturelles. Mais le voilà démasqué.

La nation vue sous cet angle individuel est par contre indéniablement un aspect social essentiel de tout libéralisme. La Suisse est là pour nous rappeler que lorsque l’état est réduit et ne prend pas en charge ce que les états-pro-vidange (intellectuelle) européens et américain ont désormais sous leur coupe, les traditions ont un rôle important à jouer – et qu’elles ont toujours joué d’ailleurs avant que les bisounours arrivent. Car le sentiment culturel et les affinités sociales, constitutives du sentiment d’appartenance, jouent un rôle sur les choix de l’individu sur le marché. Dès lors, dans une société libérale où les fonctions régaliennes et sociales sont assurées par le marché, les sentiments culturels, nationaux, sont de nature à orienter les solutions que celui-ci apportera en fonction de ces préférences culturelles. C’est ainsi qu’on peut très bien imaginer une société libre et libérale dont différentes régions, quoique régies par exactement les mêmes règles et institutions, pourront être organisées de manières très différentes par exemple en matière de transport, d’éducation ou encore d’activités sportives, du fait de la culture locale.

Lors d’un échange avec un ‘libéral-conservateur’ affiché, quelques contre-arguments me furent opposés, en réponse à mon « déni de nation » au sens classique. Tout d’abord, ce serait une « erreur de croire que la nation n’existe pas » car cela reviendrait à « ignorer l’histoire de notre pays.» On l’a vu, il s’agit là d’une erreur de logique, on mélange les sujets. La nation n’existe pas en tant que telle, mais ceci peut être affirmé sans pour autant ignorer l’histoire. L’histoire a bien évidemment une influence culturelle sur chacun de nous – et vice versa – cela est incontestable. Et encore, chacun a un vécu différent de l’histoire, mais il n’en résulte pas pour autant que ‘nous’ constituions une ‘nation’, car ‘nous’ ne sommes pas un tout homogène envers qui cette fameuse histoire a une influence unique, homogène et de même ampleur. Une nation qui serait ‘une’ justement, c’est pour des moutons, pas pour des hommes ou femmes libres.

Un autre argument avancé tient que la nation serait faite par « les individus croyant en une destinée commune.» Voilà bien une foutaise profonde, probablement réminiscente d’une vision napoléonienne ou religieuse – le peuple élu peut-être ? Pourtant, nombreux sont je pense ceux qui peuvent légitimement revendiquer de faire partie de cette ‘nation’ là  sans pourtant croire en aucune façon en quelque destin commun que ce soit. Quoi ? La ‘nation’ héritière d’une histoire réputée glorieuse déterminerait pour nous et au-delà de nous-mêmes notre propre avenir ? Cela est inconcevable et irrecevable pour un libéral croyant au libre-arbitre individuel.

Confrontés à la crise identitaire actuelle, nous devrions de plus « arrêter de croire que la nation est une honte.» Or ce n’est clairement pas une question de honte, mais une question de principe. Nous nous retrouvons ensemble, différentes communautés apportant des histoires différentes et parfois chargées de douloureux conflits passés. Ce n’est pas une honte, mais un simple fait social et historique dont personne en particulier ne porte responsabilité – à part les états guerriers bien sûr. Aborder les problèmes sociaux sous cet angle ne peut mener à rien car cette nation unique et unifiée n’est pas une représentation valable de la société.

La question de la nation serait ensuite essentielle parce que nous aurions « une identité à préserver. » De quoi parle-t-on ? Quelle est donc cette identité qui dépasserait et s’imposerait à l’individu ? Pour un libéral, nous avons là le germe typique d’une dérive potentielle vers une négation de l’individu porteuse d’une stalinisation ou d’une fascisation que l’histoire nationale, justement aurait dû nous apprendre à redouter à tout instant.

Enfin, sur un thème plus politique « l’Europe des patries et des libertés [serait] un modèle d’Europe plus libérale que l’Europe supra-nationale de Bruxelles » qui seul pourrait répondre à ce besoin de préservation. Certes, Bruxelles illustre une Europe moins libérale qu’une Europe des pays ou des communes, la subsidiarité s’applique. Mais une telle phrase confond état et nation et patrie, pourtant des choses fort différentes et qui impliquent une vision basée sur un intérêt général que tout libéral averti sait bien ne correspondre à aucune réalité socio-économique.

Alors quoi, nation et libéralisme seraient-ils incompatibles ? Les suisses, mais aussi les basques les corses ou les bretons, si attachés à leur « nation » et à leurs traditions, ne peuvent-ils jamais prétendre à la liberté et au libéralisme ? Certes non, on l’a vu plus haut, un libéral peut ressentir un fort sentiment national, un sentiment d’appartenance à une culture, une tradition ou une communauté chargée d’histoire. Mais cela relève de la démarche propre de chacun, cela n’est jamais qu’un choix et une démarche individuelle. Ceux qui optent pour ignorer cet héritage ou pour en adopter un autre ont tout autant raison que les traditionalistes invétérés. Et tous doivent se respecter. La nation n’est pas un tout. C’est un panachage, une fusion, un patchwork.

Wednesday, June 1, 2011

Les Pragmatiques font de la Politique

Il est de bon ton d’être pragmatique, c’est là un mot à la mode, dont la cote à l’argus monte autant que DSK chez Sofitel quand il y descendait. Etre pragmatique, dans les affaires, c’est bien, c’est visible, ça donne des résultats concrets, vite et bien. Vite, certes. Bien, mouais, faut voir.

Vous avez un problème ? Hop, vous appelez un pragmatique et, pffft en deux temps trois mouvements – surtout avec les mains les mouvements – il vous trouve deux ou trois mesures à mettre en place pour régler votre problème. Tadaaaa ! Bon, d’accord, il n’a pris en compte que les parties faciles et vous laisse vous débrouiller avec ce qui posait vraiment problème, mais eh oh, vite et vite, d’accord ?

Donc en affaires, les pragmatiques c’est super, ça fait avancer le schmilblick. Donc c’est forcément super bien en politique aussi, non ? On dit toujours que le politique doit prendre exemple sur le privé, donc vous n’allez quand même pas encore trouver à redire ?!

Ben si. J’y peux rien, c’est comme ça, je trouve toujours à redire moi, c’est mon côté dogmatique. En affaires, c’est même pour cela qu’on me paye – plutôt bien merci. Car il faut vous dire que je n’ai pas eu de chance, ma maman et mon papa ne m’ont pas fait pragmatique, mais dogmatique. C’est grave docteur ? Faut voir, ça se soigne, mais le traitement est à vie.

Donc je trouve à redire et je redis qu’en politique, le pragmatisme ne convient pas. C’est même une des grandes sources de perversion des systèmes politiques en général et des démocraties en particulier. Fichtre – comme le bruit que fait l’eau gazeuse de grande source (faut suivre !) Mais pourquoi donc, comment se fait-ce ? Voyons, voyons.

Deux choses profondes différencient le pragmatique du dogmatique – enfin, profondes, on se comprend... Le pragmatique est dans le résultat à tout prix – enfin, pas trop cher quand même – donc dans le court-terme, le pratique, le  majoritaire et le compromis. Le royaume de la fameuse règle des 80-20 de Pareto – si vous ne la connaissez pas, allez vite consulter, vous souffrez probablement d’une petite crise de dogmatisme. Le dogmatique, par contre, a des principes auxquels il ne déroge qu’avec peine, a une tendance au perfectionnisme et au long-terme, le pauvre.

Alors oui, c’est bien les pragmatiques, mais en politique ? Je confirme, le pragmatique fait un bon politicien, mais le dogmatique fait plutôt un bon juriste et économiste. Le problème, c’est qu’on n’a surtout pas besoin de bons politiciens, mais on a besoin de bon juristes et économistes. C’est bête. Pourquoi surtout pas de bons politiciens, bien pragmatiques et tout et tout ?

Parce que pour qu’un système politique fonctionne, il faut qu’il soit simple, cohérent et bien construit, stable et compris et accepté de tous. Et surtout qu’il ne change plus, ou du moins seulement très lentement, comme c’est le cas en Suisse par exemple. Un système libéral suppose un système minimal intemporel, totalement déconnecté de l’actualité et des frasques politiciennes. Mais un tel  système ne laisse plus de place au pragmatique qui, lui, cherche l’action permanente, rapide, l’impact et, il faut bien le dire, la gloire. Ahh, la gloire, que voilà un mot qui nous aura laissé bien des maux.

Parce que pour qu’une économie soit florissante, il faut la « laisser faire,» comme nous le savons depuis l’époque de Colbert – un pragmatique célèbre. Les libéraux se retrouvent en général sur cette idée, la prospérité ne vient pas de l’interventionnisme politique mais au contraire de la privatisation généralisée d’une force de production qui accepte de se confronter à un marché lui-même libre, expression démocratique directe de la volonté et des attentes des consommateurs. Le pragmatique croit pouvoir intervenir sur tel ou tel « déséquilibre » mal analysé et pour lequel il aurait à lui tout seul – avec ou sans sa cour – trouvé le moyen de forcer tout ce beau marché à aller vers un « équilibre » dont celui-ci ne veut pas. Mais, soyez donc entrepreneur plutôt, monsieur le pragmatique, si vous êtes si sûr de vous, proposer-nous plutôt le produit que vous croyez qu’il nous manque, nous verrons bien si le marché vous donne raison.

Le pragmatisme est un des grands maux de la vie sociale et politique moderne parce le pragmatique est dans l’action, alors que le rôle d’un système politique n’est pas d’agir, mais de permettre l’action libre de chacun tout en assurant la liberté des autres. Grande confusion des genres. A la place, les politiciens passent leur temps et notre argent à intervenir dans la vie sociale qui ne leur à rien demandé en publiant et nous imposant des lois et taxes qui ne sont rien d’autre que des obstacles au fonctionnement naturel de la société. Sans exception. Dogmatique je vous dis.

Bien sûr, tout le monde ne pense pas comme cela. Pour exemple un corrigé de philo avance que « le pragmatisme est donc avant tout un réalisme : l’homme politique se doit d’être lucide quant aux volontés des citoyens s’il veut rester en place » sans pour autant y trouver plus que ça à redire. Il y a même une entité du CNRS - Pôle des Approches Pragmatiques en Science Politique qui « vise à explorer, à recenser et à alimenter les approches pragmatiques applicables aux différentes branches de la Science Politique,» comme si cela avait un sens légitime. Heureusement, d’autres, plus libéraux n’hésitent pas à remarquer que « on ne peut donc séparer la pensée pragmatique de la question des principes et des règles de droit qui permettent son exercice sans violence ni domination despotique des uns sur les autres.»

Notre civilisation démocratique souffre depuis deux siècles de la confusion entretenue avidement par les politiciens quant à l’acte de gouverner. Wiktionary nous donne d’ailleurs deux définitions spécialement intéressantes de ce verbe car peu compatibles : 3) « Diriger la conduite de choses, de personnes » et 5) « Apporter des soins à une chose pour la maintenir en bon état, pour qu’elle ne périsse pas.» Quelle est donc celle qui correspond le mieux à l’acte de gouverner un peuple, un pays ? Peut-on à la fois diriger et apporter des soins ? N’est-ce pas là au contraire le seuil de toute dérive tyrannique que de « diriger » et de prétendre savoir quels « soins » sont légitimes ou nécessaires d’apporter ?

Pour ma part, je fais une différence d’un autre ordre, liée aux circonstances et où pragmatisme et dogmatisme peuvent faire bon ménage. En premier lieu, mon dogmatisme le confirme, je reste intransigeant sur les principes et à ce titre considère que le seul système politique acceptable est celui où le pragmatique n’a pas sa place en tant que « gestionnaire,» « gouvernement,» ni autre « administration.» Le seul système acceptable est un système où la liberté prime et donc où l’état tel que nous le connaissons est absent.

Mais en second lieu, il faut bien admettre que nous ne sommes pas dans un tel système, loin s’en faut. Il faut donc en sortir, du moins tenter de tirer le mammouth – les anglo-saxons parleraient du Léviathan biblique – plus près de cet idéal d’organisation politique. Mais comment faire sans intervenir ? Cela veut-il dire qu’il faut accepter les pragmatiques s’ils nous rapprochent du nirvana ? C’est bien possible, mais à condition de ne pas déroger à la cible, justement, à ne jamais la perdre de vue – on est dogmatique ou on ne l’est pas.

Mais en disant cela, ne deviendrais-je pas pragmatique moi-même ? Diantre…