Sunday, October 27, 2013

C'est pourtant pas compliqué l'anarchie...

Sur l’invitation d’un jeune ami talentueux, j’ai entrepris de lire et démonter une autre critique des libertariens faite par un pseudo-libéral mal informé qui, comme il fallait s’y attendre, le prend de haut alors qu’il n’a pas même compris les bases du sujet.

Les pseudo-libéraux sont décidément une plaie, un frein à la liberté, car ils croient la détenir quand elle leur échappe et nous empêchent d’autant d’avancer. L’ignorance et la faible réflexion ne sont hélas pas les attributs des seuls socialistes, comme je l’ai longtemps cru. On ne se déclare pas libéral, on apprend à le devenir en écoutant les visionnaires.
Le texte original est ici, je vous invite à le lire pour mieux vous délecter…

Rien qu’à lire l’introduction, plusieurs erreurs ou incompréhensions se font jour, c’est donc «prometteur» comme texte.

Premier point : «visant à la suppression pure et simple de toute espèce de structure étatique.» :
Ici, l’erreur vient de l’ambiguïté portée par le mot «état» qu’il convient de désosser pour comprendre la véritable problématique. L’état signifie trois choses très différentes, hélas. Les fonctions, régaliennes ou au-delà, ce qu’il fait, police, justice etc. Les organes ou institutions qui réalisent ces fonctions. Les agents humains qui décident au titre de ces organes. Les anarcaps ne souhaitent pas la suppression de l’état, mais la suppression de toute forme de monopole sur ces 3 niveaux, c’est très différent. Une anarcapie possède fonctions régaliennes, organes et agents pour les réaliser. Mais les trois sont confiés au libre marché. Et c’est de ce fait que disparaît la coercition étatique, elle disparaît parce que le choix des agents et des organes pour réaliser les fonctions est restitué au consommateur, le citoyen. D’ailleurs lire Hoppe lève toute ambiguïté. L’état pour lui ne pose problème que de par son monopole.

L’introduction continue avec de nombreux mots posés ça et là qui témoignent d’une ironie si ce n’est d’une mauvaise foi malencontreuse : fable, «droits réputés appartenir à l’homme», «justice publique», «le vice rédhibitoire de toute pensée anarchique cohérente» - avant un plan qui nous promets bien du plaisir.

La justice publique mérite quelques instants, car ce n’est absolument pas un concept anarcap et le fait même qu’il soit évoqué ici témoigne de la pensée de l’auteur. Comme tout en société libre, la justice traite des individus, elle n’est publique que dans la mesure ou chacun y a accès comme chacun peut acheter son pain. Il n’y a pas de ‘suprême’ justice. Bien plus grave encore, dire que «l’élaboration des normes reviendrait aux seuls juges» est une preuve d’incompréhension bien plus profonde. On le verra plus bas, le juge en anarcapie ne fait pas le droit, il ne fait que le dire et régler les différends dans un souci d’équilibre et de dédommagement.

Le droit est fait par le propriétaire, et lui seul. Ne pas le voir, c’est ne pas avoir compris que le droit n’existe que pour régler ou éviter les conflits, que les conflits ne peuvent être que des conflits de propriété et que donc le propriétaire fait le droit chez lui – en respect du droit naturel, bien évidemment. Et personne d’autre. La propriété, c’est le droit, le droit vient de la propriété.

On commence le corps du texte avec la question «Quelles sont leurs institutions ?». La question elle-même est biaisée. Car ce ne sont pas les institutions qui importent au premier chef, elles ne sont que des organes, des moyens, mais les fonctions. Poser la question des organes, c’est occulter le sujet.

Ainsi il avance que :
- «Force est de constater que les institutions libertariennes n’existent pas» :
On reproche souvent aux anarcaps de vouloir le désordre puisqu’ils souhaitent l’anarchie. C’est confondre anarchie et anomie. L’anarchie refuse l’autorité unique et imposée, d’où le rejet de l’état dans son caractère monopolistique et coercitif, mais pas dans son caractère fonctionnel. C’est la grande erreur, ou plutôt confusion, des minarchistes et autres « libéraux ». Il est évident que l’anarcapie a, comme toute société, besoin des fonctions régaliennes. Elles y existent donc bien, elles viennent des services de sociétés privées soumises à la concurrence du marché libre. Mais attaquer par l’absence d’institutions comme témoin d’absence de fonction régalienne, c’est une erreur encore plus primitive.

- «les libertariens s’en remettent au pouvoir créateur de la « main invisible « d’Adam Smith, c’est-à-dire au marché, ce qui n’est certes pas risible» :
En effet. Mais ne faut-il pas distinguer une pointe de condescendance dans ce mots ? L’auteur serait-il un libéral sans confiance dans le marché libre, qui pourtant n’est autre que l’expression pure des actes et échanges des hommes libres ?

- «mais ne présente aucune garantie du maintien des droits les plus élémentaires.» :
C’est bien ce qu’il se profilait. L’auteur ne voit pas, ou ne croit pas, comment le marché libre peut assurer les fonctions régaliennes. Ce n’est pas ici la place de l’expliquer, mais on s’arrêtera au mot « garantie », juste pour lui demander comment il nous explique que l’état « garantit » quoi que ce soit quand on constate les crimes commis et impunis au quotidien, sous ses auspices.

- «Leur position interdit logiquement aux libertariens de raisonner en termes d’institutions.» :
Et donc ? Ne voit-il pas que c’est justement ce qui fait la force et la stabilité de la société libre ? Car lorsque les institutions ne sont pas figées – on rappelle qu’elle ne sont que des moyens, pas la fin que sont les fonctions régaliennes, ie l’état de droit – on a justement la possibilité de les changer facilement et régulièrement afin de toujours les adapter pour le meilleurs rendu, la meilleure « garantie ». C’est précisément ce que le recours au marché permet de faire. Ainsi, là où les constitutionnalistes endolorissent les drosophiles à rechercher sur le papier les meilleures institutions qu’ils ne pourront jamais trouver – sinon on les auraient déjà, non ? – l’anarcap est sur ce point plus pragmatique et confie la chose au marché, comme n’importe quel problème d’optimisation sociale.
- «Le programme libertarien est essentiellement négatif, consistant à supprimer l’État.» :
On a vu que cela est faux. L’anarcap vise à supprimer la bureaucratie et les élus, fruits du monopole, mais rien d’autre. Quant au caractère négatif, il n’est que le reflet du caractère négatif de la Liberté, c’est-à-dire en réalité ouvert à l’opportunité positive.

Plus loin on trouve une critique de Randy Barnett. Il faut dire que prendre cette personnalité comme fer de lance libertarienne est déjà un choix très contestable, car Barnett, pour être libertarien, est d’un courant plutôt hayekien et minarchiste, donc rien d’aussi « dur » que des Rothbard ou Hoppe.
- « Au moment précis où l’on s’attend à ce que ce juriste distingué, ancien procureur, nous livre le fruit de ses réflexions juridiques sur le devenir institutionnel d’une communauté libertarienne désétatisée, quelque chose de sophistiqué, d’un peu aride même, R. Barnett nous gratifie superbement d’un chapitre intitulé « une courte fable » :
Ici, on a l’impression d’un argument d’autorité contrarié : l’auteur avait eu envie de pouvoir lire un argument de juriste, car il semble s’en prendre pour un et avoir la caste en haute estime. Il se semble pas voir que les juristes ne sont souvent que de vains gratte-papiers qui croient pouvoir figer l’infinité de l’imagination humaine dans des codes sans cesse recommencés.

- « Tel est l’inexorable destin de toute pensée anarchiste cohérente avec elle-même : la négativité, la condamnation épistémologique à l’absence d’alternative, le vertige du pari. » :
Le paradoxe utilisé comme défense de dernier recours ? Cohérence ? Comment peut-on reprocher la cohérence de la pensée lorsqu’on se revendique libéral et donc irrémédiablement rationnel ? Négativité ? Comment ne pas voir que la liberté elle-même est négative pour laisser à l’homme tout le champ du possible et qu’il en est ainsi de même pour la société libre ? Alternative ? Condamnation ? Qui condamne qui ici ?

Mais surtout, c’est montrer une fois de plus son incapacité à se projeter dans la société libre. Car celle-ci repose sur deux strates fondamentales qui en font la seule société alliant liberté et universalité. La strate du bas, c’est le respect du droit naturel. Au-dessus, chaque propriétaire ou communauté de propriétaires construit son droit à sa guise, tant qu’il respecte le droit naturel. Il est donc possible de voir surgir une infinité de mini sociétés au sein de l’anarcapie, tant qu’elles se respectent et que l’individu y est libre. L’alternative dont l’auteur parle est donc en réalité native de l’anarcapie. L’anarcapie porte en son sein l’infinité des organisations sociales respectant le droit naturel. Qui dit mieux ? Enfin, le vertige du pari ? En quoi est-ce un argument ? En quoi est-il opposable pour un libéral de parier sur la liberté ?

- « Mais soyons de bonne guerre, acceptons de faire l’impasse quelques instants sur cette carence rédhibitoire, et voyons ce qu’un monde libertarien aurait à offrir aux partisans de la liberté. » :
Je pense avoir montré juste au-dessus qu’il n’est de carence au sein de l’anarcapie que dans la limite intellectuelle que manifeste l’auteur à son encontre.

Dans la seconde partie, l’auteur croit malin de revenir sur la question de la garantie et de plus de déformer la vision de Rothbard :
- « qu'est-ce qui garantit que le droit en vigueur dans l'utopie libertarienne sera fidèle aux valeurs de liberté ?
À cette question, celui qui reste la référence majeure des libertariens, M. Rothbard, répond que les différentes agences devraient adhérer à un « Code de base » consacrant les droits naturels fondamentaux . En l'absence d'institutions spécifiques garantissant ce respect, ce code relève du wishful thinking. » :
Cela relève de la déformation de la pensée de Rothbard, ni plus ni moins. Le code en question n’est autre que celui des Droits naturels bien sûr, mais ce n’est en aucun cas le mécanisme qui ici assure le droit en vigueur. On le sait, les fonctions régaliennes sont confiées au marché et aux services privés, ce sont eux la réponse. Et comme n’importe qui, ces entreprises doivent respecter le droit naturel, bien évidemment. Mais la question de la garantie n’est pas issue du code, ni d’un autre. Elle découle, elle est le fruit de la concurrence. Simple : une entreprise dont les services de sécurité ou de justice ne satisferait pas ses clients n’aurait le choix que de s’améliorer ou fermer. La concurrence tire donc le marché en permanence vers cette supposée utopie de « garantie », et cela bien mieux que n’importe quelle « institution » immuable et fonctionnarisée.

Mais mon analyse a dû être erronée, car l’auteur montre ensuite qu’il a compris le caractère multiple, multitude même de la société libre :
- « En réalité, il n'y aura pas un ordre résultant, mais une multitude d'ordres (juridiques) résultants, exactement autant que d'individus qui se seront institués juges. » :
C’est assez vrai, il se trompe sur le rôle du juge, mais il semblerait qu’il ait vu la multiplicité du droit, celui des propriétaires. Bravo ! Mais alors, où est le problème ?

- « Car c'est bien de cela qu'il s'agit : lors qu'on institue les juges sources unique du droit et que quiconque peut s'instituer juge, naissent autant d'ordres juridiques que d'individus qui décident de créer du droit. » :
Encore une fois, vrai et faux. On l’a vu, les juges ne sont pas sources du droit, ce sont les propriétaires. Mais en effet, la société libre est caractérisée par la multiplicité du droit. Mais pas n’importe quel droit, contrairement à ce que l’auteur implique sans le dire. On l’a vu, la société libérale a deux couches. Et où qu’on se trouve, en toutes circonstances, le Droit Naturel a cours. Il ne peut être qu’interprété par le droit local. Et c’est cela qui « garantit » la Liberté malgré la multitudes des sources de droit.

- « Comment imaginer que ces myriades d'ordres juridiques concurrents cultiveront toutes les valeurs de liberté ? Comment ne pas voir qu'adviendront nécessairement, outre des ordres libéraux, une petite Allemagne hitlérienne, un petit Cambodge de Pol Pot, une petite société moyenâgeuse où brûlent les hérétiques, bref toutes les tyrannies connues et une infinité d'autres ? » :
C’est ici que l’auteur dérape et nous montre une fois de plus qu’il n’a pas compris la société libre. Et doublement. Outre qu’il confirme ne pas avoir vu l’organisation en deux couches du droit, qui assure donc les « valeurs de liberté », il ne voit pas non plus la liberté qu’il y aurait, pour ceux qui le souhaitent, à voir naître ce qu’il appelle ces « ordres libéraux ». Pourquoi une ville ou un territoire au sein de la société libre ne pourrait-il pas être hitlérien, pourvu qu’il respecte le Droit naturel, c’est-à-dire le droit pour chaque individu de joindre ou quitter une telle communauté en toute liberté ? Encore une fois, seule l’anarcapie autorise une telle infinité de libres communautés en son sein tout en « garantissant » celle de chaque individu.

Il croit avoir trouvé une autre difficulté avec la question pratique du jugement dans un monde à l’infinité de sources de droit. Et de nous choisir un exemple en réalité très banal : « Mais qu'en sera-t-il si le mari est Norvégien et la femme allemande, ou si le couple germano-norvégien vit en Suisse et que ses biens sont partiellement situés en Italie ? » :
En fait, il raisonne à l’envers. Pour un libéral, ça la fiche mal parce qu’il raisonne en juridictions au lieu de raisonner en individus.
Car pour un libéral, sur cet exemple mais cela se généralise, le droit outre celui du propriétaire ne se matérialise que par les contrats entre personnes. Le mariage n’a donc aucun sens national, mais uniquement entre les deux adultes concernés. Ce problème n’existe donc pas.
  
- « C'est ce type de questions que traite la branche du droit appelée « droit international privé », plus précisément les règles dites de « conflit de lois ». En termes juridiques, on dira qu'il y a conflit de lois lorsqu'une situation est affectée d'un « élément d'extranéité », c'est-à-dire qu'un aspect au moins de cette situation relève potentiellement d'une loi qui n'est pas la même que celle qui paraît devoir régir le reste de la situation. Outre le conflit de lois se pose également la question du conflit de juridictions : quel est le juge compétent pour trancher le litige ? » :
Nous avons ici deux questions qui en réalité ne se posent pas en anarcapie. L’auteur ne fait rien d’autre que projeter ses inerties mentales de juriste – quand je vous disais que beaucoup de juristes ne savent pas sortir de leurs codes… Car la question de la loi applicable est en réalité bien plus simple en Libertalie – bonjour ma chère Nathalie.

Il n’y a que trois cas et pas quatre : sont applicables le Droit Naturel, l’éventuel droit complémentaire du propriétaire du lieu concerné et le ou les contrats en vigueur entre les parties. Point. Pas la peine d’aller chercher des extranéités qui ne sont que les manifestations de la maladresse du droit positif mal conçu.

Par ailleurs, la question du juge est encore plus simple. Le juge est choisi librement mais de concert par les deux parties en différend, ni plus, ni moins. On ne développera pas ici toute la procédure en cas de refus d’un juge par l’une des partie, le résultat reste le même.

Il continue dans sa croyance avec :
- « Les problèmes créés par cette compénétration ne concernent qu'exceptionnellement le commun des mortels. Dans un ordre libertarien, ils seraient permanents. Le simple achat d'un pain ou d'une pomme exposerait, en cas de litige, l'acheteur et le vendeur, qui auraient souscrit à des ordres juridiques différents, à d'inextricables problèmes de conflits de lois et de juridictions. » :
On est dans le fantasme plus que dans la logique. Il n’y a jamais de problème de juridiction en Libertalie, elle est toujours sans ambiguïté : le droit du propriétaire des lieux. Quant à l’exemple du pain, franchement, j’espère que c’est de la mauvaise foi : unicité du lieu, simple contrat tacite d’échange, où est le problème ?

- « Le moindre pas dans la rue obligerait à recourir aux services d'un avocat. Un ordre libertarien suppose un droit international privé dont la complexité serait portée à la puissance 1000, ce qui est humainement ingérable, et paraît devoir inexorablement déboucher sur la consécration factuelle du Führerprinzip : si la loi ne peut trancher, il faudra bien que quelqu'un le fasse. Répondre que les différents ordres juridiques trouveront le moyen de pallier ces difficultés techniques n'est pas satisfaisant : outre que le libertarien n'en sait strictement rien (voir point I), il est hautement probable qu'il se trouvera de nombreux petits ordres juridiques qui se voudront radicalement indépendants et qui refuseront la moindre concession, fût-elle rationnelle et d'élémentaire bon sens. » :
Tout cela n’a tout simplement aucun sens, on vient de le voir. Là où ça devient vraiment grave, c’est de voir poindre l’argument du « Führerprinzip » qu’il ne va pas manquer de nous opposer – bien que sur du sable – pour nous expliquer juste après que l’état rejaillira de l’anarchie. Ridicule, puisque tout cela n’a aucune réalité.

Et ça ne loupe pas, nous voici face à l’attaque de la présumée « Résurgence probable d'un État »

- « Comment éviter la renaissance de l'État honni ? Dans la courte fable de R. Barnett, Justice Inc. et TopCops en viennent à dominer le marché de la justice et de la police et ce sont leurs pratiques douteuses qui provoquent leur chute. Supposons maintenant que Justice Inc. et TopCops restent honnêtes et s'accroissent jusqu'à posséder 70% du marché. Ensuite elles fusionnent, se rebaptisent « État » et interdisent leurs concurrents. Barnett rétorque que l'ordre libertarien devrait adhérer à ce qu'il appelle le « principe de compétition », qui fait interdiction aux différentes agences de s'évincer mutuellement par la force. Fort bien, mais qui fera respecter ce principe si deux agences nettement dominantes prennent sur elles de l'enfreindre ? Et quelle sorte d'État naîtra de la fusion de ces agences ? » :
Je ne connais pas l’auteur et en particulier sa profession, quoi qu’il semble de nature juriste, mais il ne démontre ici aucune compréhension économique, ce qui est fâcheux quand on se croit théoricien libéral. Toujours est-il qu’il commet deux erreurs grossières. Rebaptisées « état » ou pas, 70% du marché ou pas, la nouvelle société juridique ne peut pas « interdire » la concurrence. Justement, il ne suffit pas de se décider état pour avoir un monopole de jure, et non de facto. Vous me feriez ça M. TopCops, je peux vous garantir que vous auriez aussitôt perdu ma part de vos 70%, sans que vous y puissiez quoi que ce soit, car vous n’êtes pas la police, mais la seule justice. Il est à ce propos évident qu’on ne laissera jamais une même entreprise assurer à la fois les services de police et de justice, c’est du simple bon sens.

Seconde erreur, il n’est besoin de personne pour faire respecter la concurrence. Le marché s’en charge très bien. Notre auteur-juriste a décidément du mal à se passer d’institutions matérialisables.

- « À supposer même que TopCops et Justice Inc. fusionnent (pour former Justice&Cops, Inc.) mais ne tentent pas d'évincer leurs concurrents, comment qualifier l'ordre engendré par cette fusion ? » :
Il n’y a pas à le qualifier, car ce n’est en rien un ordre. L’ordre ne vient pas des juges, mais des propriétaires, on l’a vu plus haut.

- « Des normes et des policiers pour les faire respecter, des juges pour les appliquer et des prisons pour enfermer les criminels, cela ne vous rappelle rien ? Si bien sûr : un État ! D'un genre particulier, dira-t-on, parce que les souscripteurs de Justice&Cops ont le droit de quitter cet ordre pour un autre dès qu'ils le souhaitent. Outre que c'est déjà le cas de la plupart des États aujourd'hui, cette proposition ne vaut qu'aussi longtemps que le gouvernement/les administrateurs de Justice&Cops le tolèrent : après tout, c'est à eux que revient de déterminer ce qui se fait ou pas. » :
On retrouve ici les erreurs précédentes, ce ne sont pas les juges qui font l’ordre et c’est la concurrence qui met tout ce petit monde sous contrôle pour justement empêcher ce type de dérives. Notre auteur se confirme ne pas avoir compris la société libre.

- « Les libertariens ont coutume d'affirmer, à la suite de M. Rothbard, que les structures étatiques furent, dans l'histoire, le cadre de tant de massacres, qu'il est temps d'essayer autre chose. Outre que cet argument revient à dire : l'air est pollué, j'arrête de respirer, il opère de l'histoire une lecture très sélective. » :
Juste pour sourire devant la logique de notre juriste, l’analogie ne tient pas. Ce serait plutôt, l’air est pollué, j’essaie de mettre un masque, la pollution illustrant l’état et le filtre ma liberté de m’y soustraire.

- « Les libertariens se réfèrent en effet généralement à quelques exemples historiques bien précis d'ordre libertarien, comme l'Irlande d'avant la conquête de Cromwell. Cette modestie les honore, car l'histoire est riche d'une infinité d'ordres libertariens avant la lettre, aussi appelés « états de nature ». L'on comprend bien entendu la réticence des libertariens à se revendiquer de ces états de nature, dont l'Afrique actuelle nous offre encore malheureusement de nombreuses illustrations, dans la mesure où ils se caractérisent presque constamment par la guerre de tous contre tous, le plus complet sous-développement et qu'ils aboutissent tout aussi invariablement à l'institution de ce qu'il faut bien appeler horresco referens un État. » :
Ce n’est pas un hasard si nous ne nous référons pas à l’Afrique par exemple, cela n’a rien à voir avec de la modestie, mais avec la non pertinence de l’exemple. L’Afrique ne connaît pas ou trop peu le droit foncier privatif. Trop souvent, c’est un droit tribal socialisant. Tous ses maux en découlent et cet état de nature là n’a rien à voir avec la société libre de demain.

Croyant nous avoir amenés sur le terrain de la résurgence de l’état, il vient nous contester les fondements du droit, à commencer par la Rule of Law. Ben voyons.

- « Du point de vue libertarien, ne mérite d'être qualifié de droit qu'un ensemble de normes qui consacrent les droits qui appartiennent à l'homme de par sa nature d'homme (M. Rothbard se revendique explicitement dans sa démarche des théories jusnaturalistes d'Aristote et saint Thomas). Les garanties minimales qu'offre la Rule of Law (État de droit) sont pour eux sans intérêt dès lors que seraient même simplement limités leurs droits fondamentaux. Quelles sont ces garanties minimales de l'État de droit critiquées par les libertariens ? » :
En fait, bonne question, il n’est que temps de se la poser après des pages de vomis sur l’anarcapie. Mais s’il semble avoir lu Rothbard, il est surprenant qu’il n’en ait pas tiré la réponse. Surtout qu’elle est très simple : égalité de tous devant le droit naturel, c’est-à-dire devant le droit de propriété de son corps et des fruits de son travail.

- « F.A. Hayek explique que l'État de droit possède huit caractères : des lois non rétroactives, certaines, connues, l'égalité devant la loi (c'est-à-dire des lois parfaitement générales, abstraites et permanentes), un pouvoir judiciaire indépendant, une administration soumise à des règles, un système juridictionnel de contrôle de la légalité des actes administratifs et des décisions judiciaires et un Bill of Rights (Hayek est trop conscient de la faiblesse du jusnaturalisme naïf pour donner des ces droits une liste). Le principe d'égalité devant la loi (isonomie) qui fonde le concept hayékien d'État de droit définit un idéal normatif - des lois parfaitement générales, abstraites et permanentes - dont il est évident qu'il ne sera jamais pleinement réalisé : le législateur doit y tendre. »
Là on atteint un summum de mauvaise foi. Alors qu’on vient tout juste de critiquer Rothbard, hop, tadaaaa, tour de passe-passe et voici Hayek qui apparaît. Or l’Autrichien, pour respectable qu’il soit, n’a rien d’un anarcap jusnaturaliste et il est donc tout sauf la bonne personne pour répondre à la question des droits naturels.

On le voit d’ailleurs à sa liste à la Prévert de droits naturels, absolument incohérente :
-          L’égalité devant la loi, eh bien ne relève pas du droit, mais de la justice, mais c’est le terme que notre juriste emploie pour exprimer le besoin de lois réglementant des actes et non des personnes.
-          Pouvoir judiciaire et administration mis dans ce même sac, alors qu’ils sont des organes régaliens et non des droits.
-          Idem pour le système judiciaire et juridictionnel, ce dernier n’ayant aucun sens en Libertalie, on l’a vu.
-          J’adore aussi le jugement posé comme un axiome de la supposée naïveté du jusnaturalisme, mauvaise foi je vous dis.
Et on vient encore une fois me parler de libéralisme ? Mais ce plaisantin ne s’est simplement jamais posé la question de ce qu’implique l’égalité de tous devant le droit, ou alors ses facultés ne valent guère plus que celle de Nanterre en plein Mai 68.

- « Cet idéal normatif n'exige pas que toutes les normes étatiques soient générales et abstraites : un jugement, l'injonction d'un agent de police sont des normes assorties de contrainte dont on ne voit pas qu'elles puissent n'être pas individuelles . Ce que requiert en revanche l'isonomie est que ces normes individuelles (ordres, commandements) soient conformes à des règles préexistantes. Dans cette mesure, l'isonomie implique une hiérarchie de normes. Lon L. Fuller précise que si les règles de droit sont appelées à réguler effectivement les comportements, elles doivent en outre présenter les caractères suivants : être compréhensibles, possibles, non contradictoires. » :
On est bien d’accord. Tout cela est vérifié par l’anarcapie, merci bien, il aurait peut-être fallu commencer par là ?

- « Les caractères qu'Hayek et Fuller prêtent à l'État de droit relèvent de deux registres : le format des normes proprement dites (non rétroactives, certaines, connues, compréhensibles, non contradictoires, possibles) et un format institutionnel : doivent exister des juridictions indépendantes pour appliquer les normes aux sujets de droit, d'une part ; » :
Eh bien non, voyez-vous. On mélange, comme au tout début, les fonctions et les organes. Les normes, donc le droit, sont une chose. Les moyens des les assurer en sont une autre. Ce qui compte pour l’état de droit, c’est que ces normes soient en effet assurées, mais peu importe comment. Donc l’état de droit n’est pas ce qu’en dit notre ami, du moins pas au minimum.

- « pour apprécier la légalité des actes de l'administration et du pouvoir judiciaire, d'autre part. Ajoutons-y la nécessité d'instituer une juridiction qui veille à la généralité des normes, et l'on définira l'État de droit comme un État où la contrainte ne s'exerce qu'en conformité avec des règles (normes générales, abstraites et permanentes) - non contradictoires, possibles, compréhensibles, certaines, publiques et non rétroactives - et des ordres (normes individuelles), consacrant le principe de hiérarchie des normes et organisant la sanction matérielle de la violation des règles générales de conduite par un pouvoir distinct et indépendant du pouvoir normatif ; la conformité des ordres aux règles et le respect de la métarègle (généralité des règles) sont contrôlés, par un (des) pouvoir(s) distinct(s) et indépendant(s) du pouvoir normatif. » :
Tout cela est donc inutile. Un point important cependant. On remarque que l’auteur comme Hayek semblent incapables d’imaginer des mécanismes de contrôle autres que des institutions disposant d’un « pouvoir ». Jamais ne leur vient à l’idée que le marché puisse assurer ce contrôle sans pour autant ne créer de pouvoir – autre que celui du consommateur, donc de tout le peuple.

Je saute les quelques lignes suivantes, purement historiques et sans apport à notre débat. Il conclut juste que, grande nouvelle, le despotisme se caractérise par :
- « Un pouvoir arbitraire. Est arbitraire ce qui n'est pas conforme à une règle préexistante. L'arbitraire de celui qui veut le bien n'est pas moins arbitraire que l'arbitraire de celui qui poursuit un intérêt particulier : l'arbitraire n'est pas une question morale. Arbitraire et despotique sont synonymes. Est libre celui qui n'est pas soumis à la contrainte d'autrui. La contrainte qui s'exerce de manière arbitraire est imprévisible et inévitable. La contrainte qui s'exerce conformément à des règles préétablies est prévisible et évitable. En tant qu'il permet d'éviter la contrainte, l'État de droit est l'instrument de réalisation de la liberté individuelle. » :
C’est très paradoxal cet extrait, et cela montre l’ampleur de l’écart d’analyse entre nous. Je ne peux que souscrire à tout ce qu’il rappelle ici, bien évidemment. S’il croit venir apporter un argument contre les libertariens, il se trompe totalement.

- « Les libertariens s'inscrivent en faux contre cette affirmation : mieux valent, du point de vue de la liberté, les injonctions arbitraires d'un Souverain bien intentionné que les règles d'un Prince totalitaire. William P. Baumgarth a thématisé cette critique dans le Journal of libertarian studies. Rappelant que la distinction entre règles (normes générales) et ordres (normes individuelles) est au centre du concept hayékien d'État de droit, W. Baumgarth écrit : « constatant que même des règles négatives peuvent être coercitives, nous devons nous demander si réellement l'obéissance à des règles nous rend plus libres que l'obéissance à des ordres » .
Or, F.A. Hayek le libéral a raison contre W. Baumgarth le libertarien. » :
Outre que la première phrase est fausse, on vient de le voir, où sont les arguments s’il vous plait ? Pourquoi serait-ce forcément Hayek qui aurait raison, alors qu’on vient de voir que rien n’est moins faux ?

Je saute la suite sans intérêt pour me saisir de la prochaine phrase clé qui est on ne peut plus symptomatique de son incompréhension de la société libre et de l’anarcapie :
- « L'anomie n'existe pas dans les sociétés humaines. » :
Je renvoie le lecteur au début de cet article, où je rappelais que « on reproche souvent aux anarcaps de vouloir le désordre puisqu’ils souhaitent l’anarchie ; c’est confondre anarchie et anomie ». N’est-il donc pas fantastique de prendre ainsi l’auteur en flagrant délit de cette confusion alors qu’il la récuse lui-même ? Il se confirme donc bien que depuis le début, notre ami n’a pas su voir que la Libertalie dispose des fonctions « étatiques » et n’est donc pas sans règle si sans ordre, mais parce qu’il n’y retrouve pas les organes ou institutions auxquels il est habitué, il est perdu et ne sait plus voir les choses.

- « L'État de droit formel est une condition nécessaire mais non suffisante de la réalisation de l'idéal de liberté. C'est ce que n'ont pas vu les libertariens, tout à leur poursuite de la réalisation absolue de leurs droits absolus. » :
Amusant non de voir l’arroseur arrosé ?!

Reste un passage qui, hors du bruit général se distingue un peu, qui ne mérite juste de rappeler combien il confirme mes arguments précédents :

- « Comment en effet les règles en vigueur pourraient-elles atteindre à un niveau acceptable de certitude quand le simple fait de parcourir une rue expose le promeneur aux normes — en ce compris le bon vouloir de despotes improvisés — de trente ordres juridiques concurrents ? Comment et pourquoi les différents ordres juridiques devraient-ils veiller à la non-contradiction de leurs normes ? » :
On a vu que cette vision des choses ne repose sur aucune réalité et que l’argument est vide de sens.

Mais voilà que notre ami se croit en mesure de mettre en défaut Rothbard comme Hoppe. Moi je dis qu’il mérite le Nobel. Ridicule.
La partie sur Rothbard n’a en fait qu’un rapport très limité avec le sujet général et à part lui reprocher de ne pas suivre Hayek, sa critique est bien vide – car sur le être et devoir être, Hoppe est depuis largement passé par là pour remettre tout en place…
Idem pour Hoppe, l’auteur a en fait glissé dans son argumentaire de questions de droit et d’institutions à la question de la morale, ce qui est totalement orthogonal et sans rapport. Ne pouvant pas les contredire sur le droit, il part sur la morale.

Pour finir par dire une grosse bêtise au sujet de Hoppe :

- « Voilà certainement une tentative ingénieuse et intéressante d'utiliser l'éthique de l'argumentation de Karl-Otto Apel et Jürgen Habermas au service de l'axiome de M. Rothbard. Mais elle n'est pas convaincante : que la pensée (éthique ou autre) suppose l'argumentation reste à démontrer. » :
Eh bien justement, c’est ce que Hoppe a démontré, la charge de la contre-preuve est donc vôtre, cher ami. Et essayez donc de penser sans recours à la logique….

Il est même carrément de mauvaise foi ici où il glisse un faux argument :
- « En outre, l'argumentation suppose sans doute le contrôle d'une partie de mon corps et de l'espace où je me trouve, mais le contrôle n'est pas l'appropriation . Serai-je considéré comme le « légitime propriétaire » de tous les espaces où je me serai aventuré à causer avec autrui ? » :
Ce n’est pas ce que suppose ou dit Hoppe, justement. Hoppe ne parle pas de l’espace, seulement de son propre corps. Donc le contester en lui faisant dire des choses qu’il ne dit pas semble un peu faible.

Nous sommes dimanche matin, il me fatigue ce pseudo-libéral, je n’ai pas envie d’aller plus loin. Je pense qu’on aura largement compris qu’il ne connaît pas le sujet et raconte des bêtises, c’est tout ce que je voulais montrer.

Saturday, October 19, 2013

Vous avez demandé la minarchie, ne quittez pas.

On me parle beaucoup de minarchie ou de minarchisme. On m’agresse même avec la minarchie, à croire même que c’est un test, une recherche du « principe de moindre agression ». La minarchie est un régime vu par beaucoup, si ce n’est par tous les libéraux, comme « raisonnable », par opposition à l’anarchisme capitaliste – ou serait-ce anarschisme ? – que je promeus, qui serait quant à elle une utopie abominable et instable. La minarchie serait une cible atteignable, décente et concevable, compatible avec nos institutions, avec la démocratie, et je passe bien davantage d’avantages qui l’avantagent davantage.

Or rien n’est moins imprécis que cette minarchie, il semble bien qu’il y ait autant de minarchies que de minarchistes dans ce monde. Même notre grand Wikiberal ose définir la monarchie, mais pas la minarchie, c’est vous dire.

Ainsi, un minarchiste découvert récemment pense la définir comme un régime caractérisé par un « état minimal », puis, poussé un peu par mes soins sans voir le problème, il finit par lâcher deux propriétés pour aller vers plus de concret. Sa minarchie se limiterait ainsi à :
« 1 - Protéger les individus, leurs libertés, leurs biens, leur environnement (police, justice, armée, diplomatie).
2 - Gérer les biens collectifs (routes, etc... comme un syndic de copropriété). » (Texte certifié authentique et sans Photoshop.)

Et malgré mes encouragements, il n’est pas allé plus loin. Ben quoi, c’est pas assez clair ? Ben non, c’est un peu court, jeune homme. On aurait pu dire, oh dieu, bien des choses en somme. Constatons déjà que si on comprend bien que l’esprit est à assurer les fonctions régaliennes, le détail témoigne d’un manque de clarté. Ainsi, la liberté ne se met jamais au pluriel et la pauvre n’a même pas le Droit ni la propriété pour la matérialiser. Ensuite, l’environnement n’a pas à être protégé, c’est un bien donc il l’est déjà en fait. Mais il est vrai que notre ami accepte le concept de bien collectif qui n’appartient à personne.

Voyez-vous cher minarchiste, votre état n’est pas si minimal que ça : on pourrait en imaginer un dont la seule fonction serait de protéger les individus et leur propriété par le respect du droit. Et rien d’autre. Il serait facile de vous montrer que ce seul principe suffit à assurer tout ce que avez listé ci-dessus. Là où cela devient vraiment amusant, c’est que ce même principe est aussi celui qui fonde l’anarcapie. Je taquine.

Je ne cherche pas à critiquer ce pauvre minarchiste en particulier, mais à montrer combien les minarchistes ne s’accordent guère entre eux et qu’en plus, la véritable minarchie, cette fameuse recherche du minimal, est en réalité bien plus proche de l’anarchie qu’ils veulent ou savent le voir. Pour ne pas dire identique.

Et ainsi, on voit fleurir autant de minarchies qu’il y a de minarchistes, chacun plaçant son minimum non pas là où il est théoriquement, mais en réalité là où chacun a été lui-même capable de le concevoir. La minarchie devient alors ce concept utopique à force d’être insaisissable et dont l’utilité prend la forme d’un thermomètre qui mesure le bouillonnement cérébral du minarchiste, le point d’évaporation étant atteint quand il se rend compte qu’il est devenu anarcap.

Pour illustrer mon propos, je prendrai deux angles. D’abord, revenons sur les deux principes donnés par notre ami. On s’aperçoit qu’il exprime ni plus ni moins que les fameuses fonctions régaliennes – « police, justice, armée, diplomatie ». Or ces grandes idées se frottent en France comme dans tous les pays à la réalité des institutions, c’est-à-dire au niveau organique, très concret.

Si nous voulons établir un programme politique de transition vers la minarchie ou l’anarcapie, il faudra s’attaquer à ces vieilles dames que sont les institutions gouvernementales, d’une façon ou d’une autre. Or je n’entends pratiquement jamais les minarchistes aborder ce sujet et certainement pas d’une seule et même voix. Etudions la chose.

Aujourd’hui en France, nous avons force ministères, force collectivités territoriales, des entreprises publiques et assimilées, et un noyau central constitué de l’Elysée, de Matignon, du Conseil d’état, de l’Assemblée nationale, du Sénat - et j’en oublie peut-être mais dans ce cas elles ne sont pas très importantes, non mais.

Certains libéraux se diront minarchistes rien qu’à l’idée de dégraisser le mammouth pour qu’il n’en reste que les quatre ou cinq ministères régaliens, plus Bercy et le noyau d’institutions. Mais est-ce là ce minimal qu’ils fantasment ? Non, la première question qui se pose, c’est : que fait-on de toutes les collectivités, les régions, départements, pays, cantons, communautés et commune ?

On devrait pouvoir s’en passer si on est minimaliste, non ? Parce que sinon, on ne change pas vraiment le poids de l’état. Et surtout, pourquoi deux pays différents pourraient-ils avoir deux minarchies à ce point différentes si chacune conserve ses collectivités ? On est minimal, ou on ne l’est pas, non ?

Oui mais dans un grand pays comme le nôtre, faire sauter les collectivités, c’est accentuer infiniment plus le centralisme jacobin. Perspective horrible pour un libéral, nous serons je pense d’accord sur ce point. Fichtre, ça se complique. Mais il y a peut être une autre voie ?

On se dit alors qu’au contraire c’est l’état central qu’il faut faire sauter pour ensuite se reposer les même questions au niveau territorial. Ainsi, pschitt, plus de ministère, plus d’Assemblée, plus d’Elysée et on cherche à minimiser l’état au niveau de chacune de nos 22 régions. Et sans oublier les DOM-TOM bien sûr.

Mais pourquoi la région ? Pourquoi ne pas raisonner de même au niveau des départements, pourquoi pas même ne pas descendre jusqu’aux communes ? On voit combien la question minarchiste se complique, car il se pourrait bien que l’éclatement s’arrête en court de route pour certaines régions et pas pour d’autres, certains départements…. Bref, le bin’s.

Il y a un second angle à la multitude minarchiste, qui souvent se combine avec ce premier qu’on vient de voir. Elle tient à l’imagination du minarchiste, à sa capacité à repousser son horizon politique et social.

Il y a beaucoup de gens qui ont du mal déjà simplement à imaginer comment remplacer l’état-providence par le privé. Ils n'arrivent pas à voir par exemple que la santé est un domaine économique. Ceux-là ont souvent besoin d’un B-A-BA économique et moral, un refrain sur la justice sociale. Et on arrive à les amener à une minarchie-du-cran-d’après.

Et puis il y a ceux qui pensent avoir tout confié à l’économie, qui sont face au noyau institutionnel et ont du mal à dissocier fonctions régaliennes et organisation du régalien. Souvent, ils ne voient pas qu’ils bloquent sur les institutions comme si elles étaient irremplaçables car fonctionnelles, alors qu’elles ne sont que des moyens au service des fonctions. Ils ne voient pas que si les autres pays ne sont pas organisés comme nous, c’est bien pour cette raison.

D’autres enfin ne font pas assez confiance au marché, ils n’arrivent pas à voir la concurrence comme un mécanisme de contre-pouvoir. On peut souvent les faire avancer en leur exhibant la non-symétrie du droit entre citoyens et bureaucrates (pourquoi les flics auraient-ils le >droit< de nous arrêter ?) Mais c'est souvent aussi un problème de méconnaissance économique, plus difficile à dépasser.


Bref, on le voit, la minarchie, cela ne veut rien dire. Parlez-moi d'un minarchiste, je vous dirai si c'est grave ou s'il peut devenir libéral - heureusement, la plupart le peuvent. Si vous organisez une soirée entre amis, prenez deux minarchistes, branchez-les ensemble et ils vous assureront un fond sonore et une gestuelle pour une bonne partie de la soirée, à peu de frais.