Sunday, September 24, 2017

Une politique étrangère ? Pourquoi faire ?

La question de la défense, et au-delà de la politique étrangère, est un des sujets polémiques souvent avancé par certains pour contester la vision libérale et la qualifier d’utopisme. Le sujet est vaste, ce texte se veut très synthétique et mérite des compléments de lecture, mais les bases sont simples.

Une des grandes fiertés des étatistes est de croire pouvoir opposer aux libertariens que la société libre ne propose pas de « véritable solution » à la question de la défense, c’est-à-dire à la capacité à réagir, voire à repousser l’agression d’un état étranger. La chose est loin d’être si binaire, car le sujet ne l’est pas, et in fine la réponse s’avère souvent pleine de surprises pour nos interlocuteurs.

Tout d’abord, il est pitoyable que la guerre ou l’agression puisse être un argument pro-étatiste ou contre-libéral, car cela demeure un argument contraire à la logique même de notre civilisation. Si l’état est celui qui mène les guerres et donc qui en est la cause, on ne peut pas se servir de la guerre comme argument pour contester une société libérée de l’état. Ce serait comme contester l’exigence de sortie de l’état du marché du travail pour régler la question du chômage, phénomène étatique.

Quand bien même, la réalité demain sera en effet, pour un territoire pleinement libre, de choisir comment anticiper la possible agression par un état externe. La question se pose déjà de nos jours pour les pays, comme la Suisse, qui sont neutres et doivent néanmoins ne pas rester sans défense.

Il y a plusieurs principes qui peuvent être combinés pour constituer une défense à la fois efficace et pourtant conforme aux principes libéraux. Certains sont développés ci-après – mais l’imagination et l’innovation de la liberté en trouvera bien d’autres, à n’en pas douter. Ils ont tous en commun de chercher à prendre l’état et la force à contre-pied en confiant la défense non pas au collectif mais aux individus, en ne faisant aucune différence entre les états agresseurs et en jouant sur les intérêts individuels qui ne manquent jamais d’entrer en jeu, même pendant une guerre.

Le modèle social libéral repose sur de petits territoires, à l’image d’un Monaco ou Andorre. Or, nous dit-on, un petit pays n’aura jamais la puissance d’un grand état et ne pourra s’opposer durablement. Or, une des stratégies les plus efficaces, mise en pratique depuis longtemps par des pays faussement « fragiles », tels la Suisse et Israël, tient à maintenir leur forte attractivité. Cela consiste à faire en sorte d’attirer à soi les meilleurs talents et les grands intérêts privés, tels des ingénieurs prometteurs, ou des hommes d’affaires confirmés qui amènent du capital, des moyens, ainsi que de l’influence.

L’attractivité peut aussi prendre une dimension morale ou fiscale, donnant des arguments efficaces pour les grandes fortunes d’aujourd’hui et de demain. Cela permet de démultiplier des « armes » contre lesquelles un état classique et bedonnant, mal organisé et inefficace, aura fort à faire. Cela permet aussi d’attirer le capital personnel des chefs des états potentiellement agresseurs, qui dès lors ont tout intérêt à ne pas détruire leurs biens par une guerre irréfléchie.

Certains esprits chagrins nous imaginent parfois préférer nous borner à constater la misère ou les conflits dans le monde plutôt que d’accepter qu’on y intervienne, comme au Mali par exemple. L’idée de départ est simple, elle consiste à revenir aux principes libéraux : si je respecte l’intimité de mon voisin, dont je ne vois et ne sais jamais qu’une mince partie de la vie, je peux légitimement lui exiger en retour de respecter la mienne. A l’inverse, si je me mêle de ce qui ne me regarde pas, il ne faut pas m’étonner de subir des retours de bâton, des représailles : « Interventionism strikes back ».

Il est par contre tout à fait envisageable, parfois souhaitable, d’intervenir, ou plutôt d’agir de manière douce et pacifique, typiquement par la charité – celle que les ONG sont censées incarner – certes pas toujours dignement. S’il est sain de vouloir aider les peuples à sortir de la misère ou de l’oppression, il ne peut être porteur de liberté que d’imaginer le faire par une forme quelconque d’action militaire.
Enfin, toujours dans cette ligne, n’oublions pas qu’un état reste un état. Prétendre qu’il est « bien » de souhaiter remplacer par l’intervention et la force un régime par un autre qui serait « meilleur » revient à se bercer d’illusion sur la nature même du régime « salvateur ». La Suisse ne bouge jamais.

Dans cet esprit, on nous oppose souvent que si les Etats-Unis n’étaient pas intervenus en Europe, nous serions aujourd’hui encore sous la botte nazie. Cela est peut-être vrai, ou peut-être faux. On peut trouver bien des arguments en faveur d’un scénario d’effondrement du nazisme sans aide américaine. Mais peu importe. Ce qui compte, c’est que l’état nazi et l’état-providence tel que celui que nous subissons actuellement, tout comme les Etats-Unis d’ailleurs, ne présentent aucune véritable différence de principe, et pas autant de différences pratiques qu’on veut bien le faire croire. Un pays en « état d’urgence » depuis deux ans, où s’afficher libéral est une « provocation » et qui abandonne ses citoyens au moindre ouragan est-il si différent d’un état noir, mais né dans les urnes ?

Une des meilleures stratégies libérales tient dans la neutralité résistante envers toute forme d’état. Elle consiste à ne faire aucune différence entre un état en place et un état agresseur – ni même sauveur d’ailleurs. Un état reste un état et la résistance envers l’un ou l’autre n’a aucune raison de changer. Pas de nationalisme ni de chauvinisme, on ne préfère pas l’état en place parce qu’il l’est, pas plus qu’on n’accueille l’état envahisseur, fut-il un « sauveur » ou « démocratique ».

La question du financement de la défense est avancée par certains comme argument suprême de la nature étatique de la défense, supposant sans alternative impôts et corps constitués. Or cette vue repose sur un modèle biaisé de défense, et la Suisse démontre depuis des lustres l’efficacité de son contre-exemple. Dans un état libre, ce sont les individus qui s’arment et qui s’organisent pour s’auto-défendre. Ce qui signifie que le financement est tout autant décentralisé que l’armement lui-même.

C’est bien plus efficace que toutes les armées – et les polices aussi d’ailleurs – que nous pouvons connaître, car toute la population est impliquée, armée et motivée pour se défendre – pas pour défendre la vague abstraction d’une nation ou d’un état sans réalité. La dissuasion par la perspective d’une guérilla potentiellement sans merci est bien plus forte que celle de la confrontation à une armée conventionnelle. La liberté étant individualiste, elle ne peut être que fortement décentralisée.

Enfin, avec l’actualité et l’islamisme, la défense étatique et ses troufions dans les rues serait le seul moyen de régler définitivement la folie soudaine de certains terroristes. Vraiment ? Autre erreur de stratégie qui oublie l’individu et la force des intérêts individuels. Probablement le plus fort argument et le plus efficace en matière d’une défense privée et individuelle tient dans la promotion du libre commerce. En effet, la meilleure façon de réduire le risque d’agression consiste à s’être rendu économiquement utile voire indispensable. Les généraux s’en prennent rarement à ceux qui détiennent leur or, ni à ceux qui leur doivent, pas plus qu’à ceux qui tiennent la famine du pays entre leurs mains. L’islamisme irrationnel ferait exception par fanatisme ? Demandez-vous à qui il profite.

Citations

« Je demande qui sont les miliciens ? Ils se composent désormais de tout le peuple, sauf quelques agents publics. » -- George Mason, Address to the Virginia Ratifying Convention (1788)

« La guerre ne détermine pas qui vit juste – mais juste qui vit. » -- Bertrand Russell (1872 - 1970)

« Il n'existe aucun moyen de se protéger contre les armes nucléaires (la seule protection actuelle résidant dans la menace de la destruction mutuelle assurée) et donc, les hommes de l’Etat sont en fait incapables de remplir aucune fonction de sécurité internationale aussi longtemps que ces armes existent. » -- Murray N. Rothbard, Des Relations entre Etats, in Ethique de la Liberté

Saturday, September 16, 2017

La richesse ne peut être redistribuée

Redistribuer la richesse est un des grands crédos des discours politiques de notre temps. Il ne serait pas « bien » d’être « riche » et de ce fait, au lieu de s’occuper de la police et de notre sécurité comme il est censé le faire, l’état aurait comme nouvelle mission de « redistribuer » cette richesse.

Or cette expression associe deux mots qui sont doublement contradictoires, et c’est un signe des temps que personne ou presque ne fasse remarquer le double oxymore pour contester ce dogme.

Le premier angle est d’ordre moral. Il rappelle que la « richesse » peut venir d’activités diverses, à commencer le plus souvent par des activités parfaitement honnêtes et justes. Tout « riche » n’est pas forcément un malhonnête ou un voleur et à l’inverse, il y a au moins autant si ce n’est plus de « pauvres » que de « riches » qui ont un vol sur la conscience – à commencer par les hommes de l’état, qui sont des receleurs des impôts pris de force à autrui. De plus, redistribuer la richesse, c’est soit redistribuer le produit d’un vol, si on suit la logique social-démocrate, soit un vol imposé à ceux qui ont honnêtement gagné leur fortune. Dans les deux cas, redistribuer est un acte injuste, immoral.

Mais il y a un oxymore plus subtil, cette fois en lien avec la notion même de richesse. Le raisonnement précédent suppose une richesse comme un concept absolu, objectif. Un riche est riche, cela se constate factuellement sur son compte en banque. Rappelons que cette vision des choses, ce souhait de redistribution, nous vient de la « gauche », laquelle reproche allègrement à la « droite », et aux libéraux qu’elle lui associe, d’être par trop matérialiste et obnubilée par l’argent.

Or ne mesurer la richesse que par le compte en banque, quoi de plus matérialiste s’il vous plaît ? Classer les gens entre riches et pauvres, c’est précisément oublier tous ces critères du bonheur que la « gauche » souhaite pourtant imposer au capitalisme et libéralisme qu’elle critique pour cette erreur.

Car la richesse n’est pas absolue, mais relative – on dit qu’elle est subjective, parce que c’est l’individu, chacun de nous, qui seul peut juger ce qui le comble ou pas. Certains sont motivés dans leur vie à chercher à amasser des fortunes, d’autres à créer des toiles, d’autres encore trouvent plus ou moins leur équilibre entre compte en banque, confort et le coût en travail que cela suppose. Cette recherche d’un équilibre personnel conduit chacun à interagir, à échanger avec les autres par le travail, des produits ou des services, en fonction de ce qu’il espère obtenir pour aller vers sa richesse.

La richesse est donc une dynamique, ce n’est pas juste deux classes figées. La richesse au niveau de la collectivité est la manifestation de ce que chacun de nous a choisi de faire, d’acheter, d’abandonner ou de construire. Si on met de côté la malhonnêteté, évoquée plus haut, la distribution de la richesse est donc le reflet à un moment donné de l’aspiration combinée de chacun de nous à son bonheur propre. Parler de sa redistribution, c’est à la fois prétendre savoir mieux que nous ce qui peut faire notre bonheur et ne pas voir que toute redistribution ne peut que détruire la richesse. La destruction résulte de la négation de la subjectivité de la richesse. Tu es riche, ou pauvre parce que moi, état, je l’ai décidé. Redistribuer, c’est imposer une vision matérialiste sous un prétexte anti-matérialiste.

Monday, September 11, 2017

La démocratie n’est-elle pas l’arbre qui cache la forêt de la liberté ?

La démocratie remonte à la Grèce antique, où elle se pratiquait pour et par une « élite ». Elle a beaucoup évolué depuis pour devenir un genre politique vu comme « idéal » dans la plupart des pays actuels, avec la réputation d’être la « moins mauvaise » des organisations sociales pour « régler » les questions de la justice et de l’égalité face au droit. Pourtant, la démocratie moderne n’est pas dépourvue de dysfonctionnements sociaux et économiques, car les problèmes particuliers se voient gérés dans un cadre général, bien plus coûteux et dans lequel l’égalité est confondue avec légalité.

Churchill a osé dire : « La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire ». Comment se fait-il alors que nous soyons encore en démocratie ? Pourquoi n’avons-nous pas analysé cette remarque, qui laisse le futur ouvert, afin de dépasser cette démocratie si problématique ? Probablement parce que beaucoup pensent simplement que la démocratie est un synonyme de liberté, et là est bien leur erreur.

On peut voir les libertariens à la fois comme profondément démocrates et anti-démocrates. Ce paradoxe apparent exprime souvent une confusion quant à la nature de la démocratie face aux exigences de la liberté. Il est évident que les libertariens souhaitent un peuple qui tienne les rennes de sa propre destinée. Est-ce pour autant que les libertariens sont pour l’une ou l’autre des multiples formes de démocratie représentative ? La réponse est cette fois clairement négative, car cette démocratie-là suppose un pouvoir politique parfaitement incompatible avec la liberté.

La démocratie moderne porte en elle deux défauts majeurs face à la liberté. Le principal tient au mécanisme du vote, binaire et sans nuance, qui force d’abord l’individu à choisir entre un nombre limité d’options ou de personnes qu’il n’a en général pas proposées, puis le force à accepter le choix fait par une majorité à laquelle il n’appartient pas forcément, même quand ce choix est radicalement à l’opposé de ce qu’il considère son intérêt propre ou au détriment de sa propriété légitime. On dit que la démocratie constitue ainsi une forme de tyrannie de la majorité envers les minorités.

Le second défaut est plus spécifique des démocraties représentatives. L’idée de voter pour un député ou autre « représentant » ne paraît pas forcément choquante, la vraie vie est pleine de ces situations où l’on délègue un « pouvoir » à un tiers qui a notre confiance. Sauf que le « député », outre d’être choisi par la majorité et non par l’individu, n’a aucun contrat avec le citoyen votant qui l’engagerait à respecter l’intérêt de ses électeurs. Le quotidien de la vie politique regorge d’exemples de « représentants » de tous bords qui, une fois élus, agissent plus dans leur intérêt particulier au lieu de « représenter » ces électeurs naïfs qui ont cru pouvoir faire confiance à un politicien.

La démocratie directe, on pense à la Suisse, est souvent moins contestée par les libéraux. Pourtant, elle demeure un vote, forme de contrainte envers la minorité. Il reste néanmoins une forme de démocratie libérale qu’on oublie souvent : celle qui prend corps à chaque instant sur le marché libre, où le choix de chacun s’exprime pour « voter » pour tel ou tel produit ou service, et ceci sans jamais ni subir ni imposer le « vote » d’autrui pour un produit concurrent. Ce vote est libéral parce qu’il sort du champ du pouvoir et de la politique. La démocratie du win-win est la seule vraie démocratie.

Ainsi, la démocratie n’a rien du mécanisme indispensable au maintien de la liberté que beaucoup mettent en avant. Pour preuve, il y a de par le monde de nombreuses démocraties authentiques qui n’offrent aucune liberté – Cuba et la Corée du Nord viennent à l’esprit. On contestera le caractère « authentique », sans doute. Pour vite se rendre compte que dans bien des pays, la démocratie a été dévoyée de son objectif pour la limiter à ce mécanisme de vote – prétexte – avec laquelle elle se confond. La liberté ne passe donc pas par la démocratie, mais par la réduction du pouvoir politique.

Certes, la démocratie est un concept issu des Lumières, il n’y aurait dès lors pas d’alternative et sa légitimité serait pour toujours établie. Dire si les auteurs des Lumières surent faire la distinction entre fonction décisionnelle et mécanisme de prise de décision (le vote) dépasse le cadre de ce texte. A l’époque, il n’est pas sûr que la pensée économique ait laissé imaginer que le marché libre puisse se substituer systématiquement au vote et au pouvoir, comme le propose les libertariens. Toujours est-il que désormais, la compréhension du droit et du marché libre permet de dire qu’il existe une alternative au vote qui permet une réelle « démocratie opérationnelle », où toutes les décisions, en particulier les fonctions régaliennes, sont confiées au libre marché, où chaque libre transaction exprime un « vote » personnel qui assure la sécurité et le choix de chacun sans jamais nuire à autrui.

Citations
« Tant mieux si la démocratie est en crise. La démocratie est un système immoral. La préoccupation principale des libertariens doit être de réduire le rôle de l’État et d’éliminer les raisons de prendre des décisions collectives, non d’aider la clique de parasites étatiques à consolider son pouvoir sous prétexte de mieux refléter la volonté collective. » -- Martin Masse, in « La Démocratie contre la Liberté »

« Ce qui importe n’est pas la nature du gouvernement, mais les limites de son pouvoir. Un empereur de droit divin, qui respecte la sécurité des personnes et des biens et leurs initiatives, assure mieux la paix et la justice qu’une majorité élue, raciste et rapace. » -- Christian Michel, in « Pourquoi je ne suis pas démocrate »

« La plus triste des vies est celle d’un aspirant politique en démocratie. Son échec est ignominieux et son succès est honteux. » -- Henry Louis Mencken

Pour aller plus loin, le livre de Frank Karsten « Dépasser la démocratie » passe en revue une série de treize mythes dont la démocratie souffre. Il montre, point par point, combien démocratie et Liberté sont incompatibles et conteste cette relation évidente qu’on nous sert régulièrement en pré-pensé. Voir http://francais.beyonddemocracy.net/

Monday, September 4, 2017

La cybersécurité pousse-t-elle vers une carte d’identité numérique ?

Ce billet est le troisième d’une série de quatre prévus autour du thème de l’identité dans la société numérique. Il aborde le lien sécuritaire entre identité numérique et cybersécurité.

L’article précédent a fait le lien entre un état trop gros pour connaître ses citoyens et l’émergence de papiers d’identité comme conséquence. On peut illustrer ce phénomène, qui ne fait que s’amplifier, en rappelant l’échange type avec un policier qui vous arrête pour excès supposé de vitesse : il vous demande vos papiers, comme si votre acte ne suffisait pas à sa tâche ou comme si votre identité officielle pouvait changer sa décision – qui devrait pourtant ne dépendre en rien de votre identité.

C’est quand il prend la casquette de la « justice » que le policier justifie la demande d’identité, car il faut pouvoir gérer le « dossier » du « justiciable » et son historique. On entre dans la procédure judiciaire et la bureaucratie, où il y a besoin de rompre l’anonymat de l’acte lui-même pour faire le lien entre une procédure et un individu numéro vu comme citoyen justiciable. On retrouve bien sûr ce type de motivation bureaucratique dans la société numérique, comme on va le voir.

Sur le Net, tout se passe dans la virtualité. L’explosion de l’économie s’accompagne d’une explosion de malveillance, sinon réellement de « cyber criminalité » – car il reste encore difficile de mener des meurtres par Internet, même s’il est vrai que cela devient de plus en plus possible et plausible. Cette « malveillance » fait bien sûr l’objet d’investigations, de recherche des acteurs, pour d’une part les faire cesser, mais aussi pour décider in fine de leur culpabilité et des poursuites éventuelles.

Or le domaine de la sanction judiciaire est un domaine bien réel, celui des citoyens et de leur identité accordée et formalisée par l’état. Le policier et le juge du monde virtuel ont de plus en plus besoin de faire le lien entre cette identité et la ou les multiples visages virtuels qu’il est possible de prendre dans le monde numérique. Le numérique connaît ce paradoxe où il serait possible d’être un criminel du virtuel, mais où la sanction ne saurait par contre pas s’y virtualiser.

Ce besoin identitaire bureaucratique est de plus en train de s’accroître du fait de l’accélération de la menace « cyber ». Les « attaques » sur Internet n’ont rien de nouveau, elles se produisent depuis que les premiers « virus » ont vu le jour dans les années 80 et 90. Jusque dans les années 2000, le « cyber crime » payant peu et faisant peu de dégâts, les polices n’étaient que très peu actives dans le domaine – du fait aussi de leur faible formation et compétences techniques de l’époque. Mais l’ampleur et la fréquence des malveillances allant explosant, et la pression des entreprises et organisation victimes poussant de même, il n’a plus été possible d’ignorer le sujet. Désormais, les états se préoccupent de la menace et beaucoup ont mis en place des « agences » pour protéger, défendre et poursuivre les acteurs fugaces agissant souvent hors des domaines réglementés.

On commence à voir des cartes d’identité avec une puce intégrée, comme c’est le cas en Belgique, et bien d’autres projets sont à l’étude. La motivation première consiste à pouvoir signer des actes et des transactions de manière électronique avec un degré de confiance et de sécurité technique qui conviennent aux administrations. Mais de là à imaginer que demain il devienne obligatoire de s’authentifier, c’est-à-dire attester de son identité réelle, avec de telles cartes d’identité numérique dans tous les actes de notre vie sur Internet, il y a qu’un pas que beaucoup envisagent pour demain.

Dans un tel monde, non seulement nous auront perdu toute virtualité, mais notre liberté d’action sera bien moindre que dans le monde réel devenu perdu et oublié, car il sera possible pour la machine étatique de suivre et connaître le moindre de nos faits et gestes. Face à cette crainte, j’ai longtemps cru moi-même que seuls ceux qui avaient quelque chose à se reprocher méritaient de s’inquiéter. Depuis, j’ai compris que tout le monde a potentiellement quelque chose à se reprocher quand les lois sont faites de manière arbitraire et hors de tout objectif de respect de notre liberté.

Friday, September 1, 2017

Travail par ordonnance

Ainsi donc, Macron fait parler de lui par un texte qui ose donner un léger coup de rabot au code du travail. Le projet aura fait beaucoup de bruit, c’est le but premier, et la teneur du texte sera l’objet de nombreuses critiques sur le détail des mesures ou mesurettes. Ce n’est pas ce que j’en retiendrai. Ce qui m’interpelle, c’est le fait même de passer par une – des – ordonnances.

Après sa large victoire, le président a réussi à la doubler par une marée de novices à sa bannière arrivés au Palais Bourbon, donnant ainsi la majorité à son gouvernement. On me dira qu’il reste le Sénat, mais avec celui-ci à droite, où est l’obstacle quand il s’agit de faire dans le libéral ? A moins bien sûr que la Droite du Sénat ne soit pas (vue comme) libérale, mais qui imaginerait une telle ironie ?

La question simple consiste alors à se demander pourquoi passer par le mécanisme de l’ordonnance, qui court-circuite toutes les institutions et les procédures habituelles, quand on a la majorité de l’assemblée à sa botte. Est-ce à dire que le gouvernement n’a pas confiance en ses députés pour voter une loi selon la procédure classique ? Ou pourrait-il y avoir d’autres raisons à cette manœuvre ? De plus, cette question amène celle de la portée de cette stratégie : le gouvernement par ordonnance se limitera-t-il au travail ?

Macron nous explique il y a quelques jours que le pays n’est pas réformable, mais juste après utilise un mécanisme de passage en force pour montrer qu’il arrive malgré tout à pousser une réformette. Comment voire en tout ce bruit plus de la posture qu’une réelle volonté de « marcher » de l’avant ?

Parler du besoin de réforme de la France, c’est constater l’immense besoin de libéraliser et de dérigidifier, d’éliminer le carcan de nos 69 codes, dont bien sûr celui du travail. Mais une fois ce constat fait, et une fois choisie l’option musclée de l’ordonnance, pourquoi limiter son ambition ? On se donne les moyens de faire la réforme, mais on accouche d’une souris. Forcément, il n’y a rien de moins réformable que ce qu’on ne tente jamais de réformer.

Une véritable ordonnance sur le travail aurait été utile si elle avait largement étêté l’Hydre du code du travail et son système tentaculaire qui englue tout énergie. On aurait pu rêver d’une abolition pure et simple du code dans son ensemble, du moins de son caractère légal et obligatoire. Imaginez un pays ou simplement le SMIC ne serait plus obligatoire, les 35 heures non plus, le chômage idem.

Voilà qui serait pertinent, à la hauteur des enjeux, et sans doute le signe d’un libéral plus évident. On se prendrait alors à rêver d’une série de 69 ordonnances, une pour chacun des codes inutiles qui seraient ainsi rendus au rang d’accidents de l’histoire. Voilà qui serait un travail d’ordonnance utile.

Mais serait aussi source d’inquiétude pour la liberté, car cela nous confirmerait la fragilité de notre système faussement démocratique, où comme dans une monarchie pourtant guillotinée, un parvenu est en mesure de faire le bien comme le mal, à sa guise et selon son humeur : il ne nous reste dans ce système que l’espoir qu’il sera inspiré et motivé pour nous « ordonner le bien » ou la liberté, au lieu de nous enfoncer un peu plus vers le gouffre comme le firent ses prédécesseurs. Pas la peine de donner des leçons de « démocratie » quand on concentre à ce point le pouvoir et l’arbitraire.